
L'évitement du conflit
devenu théorie thérapeutique et pédagogique
Carl Rogers, une autodétermination obstinée qui brave les interdits avec audace et tact, tout en gardant une posture rassurante et bienveillante. Son art de l'évitement du conflit, il le transforme en une approche thérapeutique sur mesure, où le thérapeute est centré sur le client et lui fournit une aide à son autodétermination, à travers empathie, authenticité et acceptation positive: des qualités que l'on reconnaît fort bien.
Carl Rogers, tantôt homme d'action et de détermination (...)tantôt homme de science (...)tantôt homme de sensibilité (...), voilà ce qui se dégage au premier abord du profil de Carl Rogers. Aucun centre ne semble prédominer, aucun centre ne semble être réprimé.
Pourtant, il semble donner un aperçu de sa hiérarchie des centres ici: "Je crains de n'être pas aussi sensible que certains thérapeutes aux moindres nuances de l'expérience humaine. Je suis sûr de ne pas être mû par la seule curiosité comme le sont les meilleurs savants. Et pourtant cette compréhension sensible et subjective et cette curiosité objective et détachée sont deux aspects très réels de ma vie." Il "craint" de n'être pas aussi "sensible","sûr" de ne pas être mû par la seule "curiosité intellectuelle" des meilleurs savants. De la même manière, en revenant sur un congrès organisé par le mouvement des étudiants bénévoles à des moines, auquel il assiste en tant qu'étudiant, il écrit: "Je suis gêné aujourd'hui quand je relis le journal hautement idéaliste et chargé en émotion que je tenais alors." Encore une fois, l'émotionnel et le mental sont en bonnes places. (...)Et s'il ne compare son activité à d'autres, c'est peut-être parce qu'il ne doute pas de sa capacité d'action.
L'indépendance et la détermination sont toujours présentes bien plus tard: "Je me rends compte avec quelle obstination j'ai suivi ma route, sans trop me préoccuper de savoir si j'étais ou non dans la ligne de mon groupe de référence." Ou encore "Je suis capable de faire preuve d'une détermination acharnée quand il s'agit de terminer un travail ou de gagner une bataille."
Enfin, à l'âge de 70 ans, que fait Carl Rogers? Il passe une grande partie de son temps à jardiner: "Faire pousser des fleurs est un passe-temps que je goûte profondément." Il ajoute "J'adore faire pousser les choses, les plantes, comme les idées et les êtres." Faire pousser met bien là encore tout le corps en mouvement tout en requérant de l'entraînement, de l'endurance, de la persévérance et de la patience: des qualités parfaitement appropriées pour décrire un centre instinctif bien ancré. (...)
Il souligne souvent l'importance que revêt le monde des idées et des concepts dans son développement : "J'avais envie d'un champ d'action où ma liberté de pensée ne serait sûrement pas limitée" De son voyage en Asie en tant que jeune étudiant, il parle de ses lectures, discussions et "affinités intellectuelles" et observe que son "horizon intellectuel s'élargit de manière incroyable pendant toute cette période" Enfin, à son retour à l'université, il participe aux débats publics et décrit cette expérience ainsi: "C'était surprenant, enivrant, que de se découvrir capable d'aborder un sujet totalement inconnu — dans mon cas l'arbitrage obligatoire des conflits sociaux, de travailler dessus huit bonnes heures par jour pendant plusieurs semaines, et d'arriver au bout raisonnablement bien informé." Il conclut: "J'y acquis une certaine confiance dans mes capacités à aborder un nouveau problème intellectuel et à le maîtriser". Nous voyons bien là l'usage de son centre mental pour découvrir, décortiquer et maîtriser un sujet.
Un des secrets de l'approche rogérienne: une capacité d'écoute hors du commun, transmise par une posture apaisante, qui génère un doux sentiment de soulagement.
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Sa conception de l'enseignement est également bien cohérente avec son orientation: "Il nous est impossible d'enseigner quelque chose à quelqu'un. Nous pouvons seulement faciliter l'apprentissage personnel d'autrui." Et de poursuivre: "Je réussis à trouver des moyens qui donnaient aux étudiants toute liberté pour poursuivre leurs propres buts, pour faire leur apprentissage personnel." Nous décelons bien là encore la volonté de non diriger et de soutenir l'élan de l'autre, ici l'étudiant.
Précisons également l'intérêt de Carl Rogers pour les grandes causes. Dès la fin de ses études, il écrira un article sur La source de l'autorité chez Martin Luther King, puis un mémoire sur Le pacifisme de John Wycliff, deux humanistes notoires. Rappelons d'ailleurs qu'au cours de sa vie, Carl Rogers s'est engagé dans des ateliers de la paix dans de nombreux pays, de l'Afrique du Sud à la Pologne, en passant par le Brésil et l'Australie. Jimmy Carter reconnaissait en lui "un faiseur de paix universellement connu et hautement respecté". Carl Rogers sera célébré deux fois de suite comme "l'humaniste de l'année" par l'Association Humaniste Américaine
"J'ai souvent été un fauteur de troubles. C'est que j'ai été impliqué dans toutes sortes de conflits, de batailles professionnelles. Je me rends compte aujourd'hui que j'ai toujours adopté une stratégie qui consistait à sauter l'obstacle."
Carl Rogers fait allusion à ses divergences de point de vue avec le psychologue béhavioriste Burrhus F. Skinner sur la liberté de l'homme en ces termes: "Nous restons amicalement ennemis"
Malgré cet évitement, ne pensons pas un instant que la détermination du personnage s'amenuise: "Tout au long de ma vie professionnelle, j'ai pensé qu'il était stupide et dommage de combattre directement pour réaliser mes buts." La stratégie du saut de l'obstacle est encore ici perceptible, avec toujours en toile de fond l'approche du fin diplomate: combattre directement non, mais indirectement sûrement, comme il nous laisse le discerner à propos d'un conflit avec des collègues psychiatres: "Il s'ensuivit une longue et amère bataille, avec de nombreux revirements; mais pour finir, je gagnai."
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La crainte du conflit transparaît très nettement dans cet épisode crucial de sa vie, et surtout la satisfaction personnelle et le soulagement salvateur d'avoir su l'éviter.
L'évitement du conflit est le socle sur lequel s'est construite l'approche d'auto-direction de Carl Rogers. Contrairement à la traduction française communément répandue de non-directivité, l'auto-direction est un concept plus large qui englobe autodétermination, autorégulation et auto-efficacité, et qui vise à faire confiance au client pour trouver ses propres réponses à ses questions: une manière habile d'éviter de faire face à des résistances et à un conflit potentiel.
"J'apparais sous mon plus mauvais jour si l'on attend de moi un rôle de leader ou simplement de personnage impressionnant… Je me renferme dans ma coquille et me comporte comme la personne la plus terne de la compagnie."
Face à une importante démonstration à mener à Harvard sur l'enseignement centré sur l'élève, où il ne sait comment aborder le sujet, Carl Rogers procrastine: "À ce moment-là, je partais pour Mexico… Là, je passais mon temps à peindre, à écrire, à faire de la photographie". Parfois, plus critique quand la narcotisation et l'inertie se conjuguent, il n'hésite pas à dire de lui-même: "J'ai tendance à m'encroûter dans ce que je fais".
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Carl Rogers choisit comme "narcotique" tantôt les loisirs, tantôt le travail. L'angoisse du conflit active le mécanisme de défense de narcotisation, qui conjointement l'amène à la paresse à se connaître et à l'oubli de soi.
"La compréhension comporte un risque. Si je me permets de comprendre vraiment une autre personne, il se pourrait que cette compréhension me fasse changer." Une acceptation et un soutien tel, qu'il pourrait oublier ce qu'il est et ce qu'il pense.
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"Je m'intéresse à des tas de choses ; comme la photo couleur… J'aime jardiner et soigner chaque plante et chaque bourgeon. J'aime construire des mobiles. Je m'intéresse à la peinture et j'ai moi-même manié le pinceau, j'aime la menuiserie. Je m'intéresse aux cultures étrangères et plus particulièrement aux primitifs." Et il ajoute immédiatement: "C'est assez dire que mon travail professionnel ne représente pas les tenants et les aboutissants de mon existence."
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"Si je parviens à exprimer mon être dans sa profondeur, je déclenche une résonance en autrui. C'est pour moi comme pour autrui un résultat positif" et d'ajouter en guise de conclusion: "Je me suis mis progressivement à me révéler à autrui avec plus de hardiesse."
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La spiritualité comme préoccupation fondamentale du personnage et sa dichotomie: la conviction et l'implication totale, ou au contraire le doute et le retrait sceptique. Revenons donc sur le congrès organisé par le mouvement des étudiants bénévoles à des moines dont le slogan était: "Notre génération évangélisera le monde." Voici comment Carl Rogers se positionnait par rapport à ce slogan: "Religieux que j'étais, je trouvais cet objectif enthousiasmant." Il montre bien là son implication et la profondeur de sa foi. Rappelons qu'il s'engagea alors dans une voie pour devenir pasteur, et c'est en tant que membre actif du YMCA (Young Men Christian Association) qu'il part peu de temps après pour ce voyage stimulant en Asie. Là, les riches échanges font émerger son scepticisme: "Peut-être Jésus était un homme comme les autres et non d'essence divine." Finalement quelque temps plus tard encore: "Je décidais de m'écarter du ministère religieux parce que, tout en m'intéressant profondément aux questions sur le sens de la vie, […] il m'apparaissait impossible d'exercer une profession où il me faudrait croire en une doctrine religieuse particulière."
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L'orientation de l'ennéatype peut être la manifestation du meilleur et du pire. Le pire, c'est l'enfermement dans ses mécanismes égotiques, le repli sur soi, l'inaction, la peur et le désarroi(...). Le meilleur c'est la connexion à l'essence, la partie la plus libre et profonde de notre être, l'ouverture aux autres et la contagion de l'orientation à l'environnement qui comprend alors l'apport substantiel de cette qualité intrinsèque
à l'ennéatype dans l'harmonie de l'Être: ce que Carl Rogers fit découvrir à sa noble mesure au travers de ses travaux scientifiques et des groupes de rencontre qu'il anima et continue de faire répandre aujourd'hui.
Sources:
André de Peretti, La vie et l'œuvre de Carl Rogers, Journal des Psychologues, nov 1987
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