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(...)[Les droits de l'homme n'ont d'existence juridique internationale que depuis la Déclaration universelle de 1948. Ils n'avaient auparavant qu'une valeur morale dénuée d'effectivité.
Par ailleurs presque au même moment le droit pénal invente une nouvelle qualification destinée à définir la nature particulièrement horrible des atrocités perpétrées par les Nazis: il s'agit du crime contre l'humanité. Pour la 1ère fois on admet juridiquement que l'humanité tout entière peut être affectée à travers le mal qui frappe l'un de ses membres.]
Devons-nous en conclure que l'humanité arrive enfin à la pleine conscience d'elle-même, que l'humanité n'est plus uniquement une idée générale mais une réalité rendue sensible par l'histoire de son développement? Je ne le crois pas. Car pour le dire d'un mot, notre conception de l'humanité ne diffère en rien de la conception classique de l'universalité de l'homme telle qu'elle s'est forgée à travers les siècles. Nous raisonnons sur un même concept alors qu'il faudrait en changer. Nous ne sommes toujours pas sortis de la tradition universaliste qui, issue du christianisme a été ensuite relayée par la pensée des Lumières, en passant par l'humanisme classique? L'existence d'un courant universaliste ayant des racines profondes dans l'histoire et des prolongements observables jusqu'en cette fin de millénaire, ne fait pas de doute. Cependant une telle poussée universaliste n'est pas elle-même universelle. Elle caractérise + spécifiquement la culture européenne. On peut établir que chaque peuple est animé à divers degrés d'une tendance universaliste ou différentialiste. Cela signifie
que l'on pense, dans un cas les hommes a priori comme semblables, et dans l'autre cas au contraire qu'il n'y a pas d'équivalence entre eux. Cette vocation pour l'un ou l'autre de ces 2 modèles conditionne pour une grande part la faculté d'intégration propre à chaque culture. A l'intérieur même de l'Europe, la France qui fait de l'universalisme son orgueil, intègre infiniment mieux que l'Allemagne connue pour sa conception + différentialiste.
Cela conduit irrémédiablement à une relativisation de l'universalisme. En effet il devient aisé de soutenir que l'universel, à la mode + proprement occidentale, n'est lui-même que l'expression d'une culture particulière. C'est exactement ce type d'argument que promeut le communautarisme américain. L'idée d'humanité progresse donc peut-être dans les esprits, mais sous la forme suspecte d'un retour en force de l'impérialisme occidental. De la sorte, le plaidoyer en faveur de l'universel peut apparaître comme le dernier avatar d'un ethnocentrisme persistant.
On peut dire qu'il règne à l'heure actuelle un syncrétisme de bon aloi. On revendique son allégeance à des valeurs universelles fondées sur l'unité des hommes, tout en faisant prévaloir le thème du respect des différences culturelles, le respect des différences individuelles allant de soi. Mais alors soyons clairs, l'humanité n'est plus que la somme de toutes les cultures, aucune d'elles n'ayant le droit de se faire passer pour la culture universelle. Il s'agit donc bien d'une simple idée générale destinée à faciliter notre manière de parler. Elle ne renvoie à aucune communauté proprement humaine.
Si maintenant on considère que l'humanité s'est tout de même étendue en s'émancipant de la sphère fermée de la cité - l'humanité grecque rejetant tout ce qui n'est pas elle dans la barbarie - puis du cercle de la civilisation occidentale pour enfin coïncider avec l'ensemble des hommes, on se trompe tout autant. Simplement au lieu de faire de l'humanité ce qui regroupe les cultures on la pense comme agrégation des individus particuliers, tous ayant droit désormais au titre d'homme. Cette conception est conforme à l'individualisme contemporain.
Mais dire que l'individu est homme réfère à une simple opération de classification. Ainsi les hommes qui forment l'humanité sont définis comme membres d'une espèce biologique déterminée distincte des autres espèces animales. De là on en revient à la définition classique de l'homme comme animal raisonnable.
Le raisonnement, nous le connaissons bien: l'individu, c'est le sujet doué de raison, or il est admis que tout homme possède une même raison, on est donc homme par sa participation à la mesure universelle de l'humanité qui est la raison. Nous revoilà dans le giron de l'humanisme.
L'individu reçoit le nom d'homme du fait qu'il a une dignité naturelle, indépendamment de son rattachement à un groupe, un clan ou une société. C'est évidemment de cet homme-là dont il est question également dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789.
Or l'humanité réduite à une essence ou à un genre ne renvoie qu'à une unité de signification sans rapport avec un quelconque sentiment commun de fraternité.
Que les individus, en tant qu'hommes, figurent dans une même catégorie abstraite ou métaphysique, n'implique rien en effet quant à leur façon de vivre ensemble, si ce n'est qu'ils doivent se respecter mutuellement. Les hommes peuvent bien se contenter de cohabiter les uns avec les autres dans une parfaite indifférence, cela ne remet pas en cause la valeur de ce concept. Bref, il ne faut pas confondre l'idée d'homme et l'humanité.
Certes nous sommes aujourd'hui davantage que jadis sensibles à cette référence à l'humanité. Mais les seuls liens que nous partageons vraiment avec nos semblables les + éloignés, sont de nature économique. De liens sociaux, à proprement parler il n'y en a pas. Ils se limitent aux domaines de la famille, du clan, de l'ethnie, de la nation, mais il n'existe rien de tel au niveau mondial. L'humanitaire lui-même ne fait pas exception. Soit expression de bons sentiments, soit aide matérielle. En témoigne encore l'usage contemporain du mot solidarité autour duquel tourne invariablement tous les discours de gauche comme de droite, et qui borné à son sens économique, ne désigne plus que la redistribution équitable des richesses. Voilà comment la solidarité a détrôné dans notre vocabulaire et dans la réalité, la fraternité ou même l'amitié entre les peuples. L'état y compris se mêle de vouloir organiser la solidarité, ce qui achève de la ranger dans la liste des techniques de gestion.
On pourrait penser que la désintégration du lien social à l'intérieur des Etats aurait pour effet une recomposition des liens entre les individus unis désormais universellement par delà les frontières. Mais non, l'individualisme n'a rien produit de tel alors qu'il se répand aussi vite que se développe le libéralisme à travers le monde. Il engendre plutôt un repli sur soi, identique d'ailleurs à une forme de repli régional sur sa culture. Mais l'ouverture aux autres dont nous avons parlé, semble nous persuader du contraire. C'est qu'en réalité elle ne fait que témoigner de la recherche, devenue commune, de notre intérêt bien compris.
La seule chose qui pourrait vraiment réunir les hommes efficacement serait la crainte commune devant le danger d'une disparition de l'espèce humaine. Mais ne nous leurrons pas, personne ne s'en inquiète sérieusement. Et pour cause, car le péril s'il existe ne concerne que des générations futures fort éloignées de nous et même de nos descendants immédiats. Il faudrait donc que l'humanité actuelle se sentît collectivement responsable de l'humanité à venir, pour se soucier d'éventuelles menaces qui pèseraient sur elle. Ce n'est donc pas d'un danger réel ou possible que l'on peut attendre une levée en masse de l'humanité, mais au contraire c'est de la constitution de l'humanité comme corps indivisible que peut naître la conscience d'un devoir à assumer à l'égard de ceux qui nous succèderont.
Arnaud Guigue
agrégé de philosophie,
a publié Droit, Justice, Etat, 1996, et
Premières leçons sur l'Ethique à Nicomaque
(livres VII et IX), P.U.F. Paris 1997
proposé par mamadomi
rééd° du 04 03 2013