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Selon Hervé Le Bras*, jusqu’à l’approche de la Révolution Française, l’idée que se faisaient les hommes de la fin des temps s’inspirait encore de l’Apocalypse, dictée par la religion et évoquant la multitude. L’avenir s’ouvrit avec Condorcet (1743-1794) et c’est fidèle à cette nouvelle vision confiante dans la destinée des hommes que Le Bras analyse leur capacité à affronter les nécessités alimentaires, en opérant les choix appropriés, devant les perspectives démographiques annoncées. à l’appui, le démographe souligne qu’Ester Boserup (1910-1999), économiste danoise qui travailla aux Nations Unies, opposa à la notion malthusienne d’une population dépendante de la disponibilité des ressources alimentaires, celle, plus ambitieuse, de l’amélioration de la productivité agricole sous la pression démographique. Puis il montre que démographie et ressources alimentaires ne sont plus, en réalité, dans un face à face direct.
Quoi qu’il en soit, de nombreux savants n’ont cessé de s’interroger,
au cours des derniers siècles, sur la population maximale que la Terre pourrait nourrir ►. Tour à tour pessimistes ou optimistes, selon qu’ils sont biologistes et écologistes ou agronomes et économistes, selon les époques et les avancées des techniques agricoles, les estimations restent cependant très dispersées, traduisant la difficulté de l’exercice. Aujourd’hui, l’estimation moyenne est néanmoins assez voisine des projections démographiques, ce qui peut nous rassurer, mais doit aussi nous responsabiliser à la maîtrise des processus.
Les données actuelles montrent en effet que la capacité de production de céréales, exprimée en calories, est suffisante pour nourrir l’humanité, y compris dans la perspective de 9-10 milliards de Terriens, à condition d’organiser la production agricole et la répartition des ressources dans cette optique et de les soustraire au laisser-aller et à la perversité du marché, sous réserve aussi d’une certaine modération dans les pays les plus développés. En admettant une ration calorique moyenne de 2300 kilocalories par jour et par personne, on calcule que 6 milliards d’êtres humains doivent pouvoir disposer de 5.1015 kilocalories par an, puis de 8,5.1015¤, la production végétale mondiale en 2005 destinée à l’alimentation atteignait 12,4.1015 kcal, sur une production totale équivalente à 17,2.1015 kcal, alors que la consommation humaine était limitée à 6,7.1015 kcal, végétales et carnées, mais, a priori, suffisante à ce moment-là. Et pourtant, on dénombre aujourd’hui 900 millions d’êtres humains souffrant de la faim.
Hervé Le Bras analyse les distorsions. kcal quand ils seront 10 milliards. D’après les données de la FAO
Une partie de la production végétale globale (l’écart entre 17,2 et 12,4.1015 kcal) est destinée à l’industrie, par exemple aujourd’hui celle des biocarburants et d’autres applications plus traditionnelles, ou gâchée (au moins 20%) à la récolte, au stockage, au cours du transport ou lors de la consommation. L’écart entre production et consommation pour l’alimentation (l’écart entre 12,4 et 6,7.1015 kcal) est lié à la consommation de viande, la production de 1 calorie de viande nécessitant 10 calories de céréales (en plus des autres apports, herbageux notamment). La consommation directe de céréales et de végétaux par l’homme atteignait 5.1015 kal en 2005 et elle aurait pu être encore juste suffisante si répartie de façon plus égalitaire parmi les populations :
La capacité de la planète à nourrir les hommes dépend donc de l’aptitude de ces derniers à prendre leur destin en main, comme le montre très clairement le second tableau, sur la base des seules calories produites à partir de céréales destinées à l’alimentation. Une alimentation uniquement végétarienne peut d’ores et déjà nourrir plus de milliards d’habitants, mais une alimentation riche en viande, par exemple un régime à la française, n’est plus adaptée depuis longtemps. Avec la répartition globale actuelle, si elle avait été équitable, l’autosuffisance aurait dû être assurée en 2005. De plus, en même temps qu’il est urgent de mieux équilibrer la répartition entre calories végétales et calories carnées, à la fois globalement et entre pays riches et pays pauvres, il est aussi indispensable de ne pas accroître la production végétale pour les applications industrielles au détriment de la production alimentaire. Le défrichage de nouvelles terres au profit de l’agriculture ayant par ailleurs des conséquences écologiques désastreuses, on voit bien que les équilibres ne peuvent se trouver spontanément, sans une gestion démocratique à la fois régionale et mondiale des processus¤. La main invisible du marché est aussi aveugle et trop égoïste pour qu’on puisse lui reconnaître la moindre compétence à assurer ces équilibres.
.*H Le bras, La lutte pour la subsistance: végétariens, carnivores et biocarburants,
Cycle de conférences Démographie et développement durable
à la Cité des Sciences et de l'Industrie, Paris 12/08
¤F Joignot, sommes-nous trop nombreux? Le Monde 2, 9:01:09
...à suivre prochainement: