Dans l'antique Israël, c'était une année de repos pour la terre plutôt que pour les hommes. Le sens actuel vient des Etats-Unis où, à partir de la fin du XIXè siècle, les universités accordèrent à leurs professeurs une année de congé tous les 7 ans: cette sabbatical year leur permettait de mener à bien un projet de recherches en étant déchargés de leur enseignement.
La confusion entre la terre et l'homme repose sur un amalgame entre la semaine et l'année. D'après le livre de la Genèse (2,2 et 3), Dieu "cesse" l'oeuvre de création le 7ème jour et bénit celui-ci. Cette "cessation" (shabbat) laisse entrevoir une influence du calendrier et de la religion de Babylone: les astronomes et astrologues babyloniens inventèrent la semaine et firent de ce 7ème jour une période néfaste. Les Hébreux leur empruntèrent ce découpage en 4 du mois lunaire et donnèrent une signification inverse à l'interdit: la malédiction devint bénédiction et la période néfaste... le jour du Seigneur où l'homme fête par un repos temporaire le Dieu de l'Eternel. Le sabbat est aussi présenté comme une fête de la libération: "au pays d'Egypte, tu étais esclave et le Seigneur ton Dieu t'a fait sortir de là d'une main forte et le bras étendu; c'est pourquoi le Seigneur t'a ordonné de pratiquer le jour du sabbat" (Deutéronome 5,15). Ce congé hebdomadaire avait une dimension sociale (l'esclave et l'immigré en bénéficiaient) et n'exigeait pas, avant l'Exil (VIè siècle avant J.-C.), une cessation complète d'activité: au contraire, on s'y déplaçait beaucoup (2 Rois 4,23) et on y rendait des visites que nous qualifierions de dominicales.
Au retour de l'Exil, l'observance du sabbat fut renforcée tandis qu'à l'inverse, la nouvelle lune cessait progressivement d'être un jour férié: l'identité juive se séparait des influences babyloniennes. Sous l'occupation romaine, le souci identitaire conduisit à un nouveau renforcement des exigences de repos (Jésus transgresse le sabbat en opérant des guérisons) que l'on s'efforce aujourd'hui de concilier avec les besoins de la vie moderne. Le meilleur exemple en est l'ascenseur du sabbat qui, dans les grands hôtels israéliens, s'arrête automatiquement à chaque étage pour qu'on n'ait pas à appuyer sur un bouton.
On ne sait pas au juste quand ni comment s'opéra le passage du sabbat hebdomadaire à l'année sabbatique. Selon le Lévitique (25,4), "la 7ème année sera un sabbat, une année de repos pour la terre, un sabbat pour le Seigneur. Tu ne sèmeras pas ton champ". Cette jachère répond sûrement à des motifs agronomiques comme le repos hebdomadaire à un souci de santé. Mais la Bible lui donne aussi une dimension spirituelle: la terre et le peuple se régénèrent et reprennent force.
Au repos de la terre s'ajoute celui de l'argent: "au bout de 7 ans, tu feras la remise des dettes" (Deutéronome 15,1). S'agit'il d'une non-exigibilité temporaire (moratoire) ou d'une extinction définitive (prescription) de la créance?
L'année sabbatique fut-elle un idéal ou une réalité? Les risques d'abus (emprunter à la veille de l'année sabbatique pour ne pas avoir à rembourser) et de blocage (ne pas prêter de peur de n'être pas remboursé) exigèrent des palliatifs et, au Ier s. avJ.-C., le sage Hillel institua le prosboul: ce transfert de la créance à une cour de justice (personne morale) contournait l'année sabbatique qui ne s'appliquait qu'aux personnes physiques. Quand l'évangéliste Matthieu transcrit la prière de Jésus (le Notre Père), il s'adresse ainsi à Dieu: "Remets-nous nos dettes comme nous avons remis à ceux qui nous devaient" (6,12). C'est un "voeu pieux" et non une réalité terrestre puisqu'à cette époque, les dette
s ne sont plus remises et l'année sabbatique n'est plus intégralement respectée. Le lien entre la semaine et l'année, c'est la "semaine d'année". D'après le Lévitique (25,8), il faut compter "7 semaines d'années, c-à-d 7 fois 7 ans". A la fin de la 49ème année, au jour du Grand Pardon (Yom Kippour), le cor, fait en corne de bélier (yobel), annonce l'année "jubilaire". Cette 50ème année est un parfait sabbat, un repos complet, une libération totale des hommes (notamment des esclaves). L'existence historique de cette année jubilaire est douteuse tant ses conséquences économiques eussent été désastreuses: il serait d'ailleurs impossible de faire succéder une année jubilaire à une année sabbatique et cette 50ème année ne pouvait être qu'une 49ème.
L'année jubilaire est devenue, dans le catholicisme, une année de grâce où le pardon des fautes est accordé par l'intermédiaire des "indulgences" pontificales. L'année 2000 en était une. L'année 2001 fut, dans le judaïsme, une année sabbatique.
Les techniques agricoles modernes permettent de réduire la perte des récoltes et, dans les kibboutzim religieux, une part du revenu annuel (agricole ou industriel) est versée à des organismes de bienfaisance.