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C'est une idée fausse si l'on entend par "antéchrist" un adversaire de Jésus. C'est une idée vraie s'il s'agit d'un précurseur.
Car il y a, dans ce terme, une confusion entre la préposition grecque anti = opposé (Rabelais parle de "l'Antichrist") et la préposition latine ante = antérieur. L'adversaire est devant, le précurseur avant. Pour Jésus, l'adversaire est bien connu, c'est le diable qui occupe tout l'espace du mal et ne doit surtout pas empiéter sur celui du bien: "Arrière Satan!" crie le Christ tenté par le démon (Matthieu 4,10).
Le précurseur est moins évident. C'est Jean-Baptiste, celui qui prépare le "chemin du Seigneur" (Matthieu 3,3). Mais c'est aussi, dans la mystique médiévale en un esprit du mal devant apparaître à l'extrémité des temps: le diable, prenant de vitesse Jésus, viendrait détourner la fin du monde, séduire les chrétiens avant la rédemption, vider le paradis de ses postulants, priver l'homme de la Résurrection. L'adversaire passe juste avant l'heure du bilan, quand le profit est maximum, tel un rongeur à l'aube des moissons ou un voleur le jour de la paye.
Le précurseur s'appelle aussi Zarathoustra, prophète iranien dont la vie est mal connue (elle se situerait au VIIè siècle avant J.-C.) et dont le nom grec est Zoroastre. C'est un inspirateur éminent du judaïsme post-exilique et du christianisme: lors de l'Exil à Babylone (586-538 avant J.-C.), les juifs furent influencés par la religion iranienne,
déjà connue en Mésopotamie puis propagée par les victoires du roi Cyrus. L'influence est d'ailleurs si subtile qu'il n'est pas toujours facile de savoir qui est le prêteur ou l'emprunteur d'idées ni si l'emprunt est fortuit ou conscient. Cinq siècles plus tard, quand Jésus prêchait il était à peu près impossible de rendre à Mazda (le dieu de Zoroastre) ce qui était à Mazda et à Yahvé ce qui était à Yahvé.
Le zoroastrisme fut la première religion à opposer systématiquement le Bien et le Mal et elle influença probablement le récit de la Genèse sur le paradis* (*un mot d'origine iranienne) terrestre et l'"arbre de la connaissance du Bien et du Mal", dont Eve mange le fruit.
Si le Christ est, comme tout Messie, celui qui doit faire triompher le Bien et la Justice, Zoroastre fut le premier réformateur religieux à annoncer cette victoire du bonheur sur le malheur (le Bien rend heureux à la fin des temps) et la Lumière (symbolisée par le dieu Ahura Mazda) sur les Ténèbres. L'office chrétien de la nuit pascale, où toutes les lumières s'éteignent et se rallument, emprunte beaucoup à la symbolique zoroastrienne.
L'Apocalypse finale, thème du judaïsme post-exilique et du christianisme primitif, est déjà présente dans la prédication zoroastrienne comme elle l'était dans la religion germanique (le "crépuscule des dieux") ou celtique ("Que le ciel nous tombe sur la tête!" disaient les Gaulois). Toutefois, alors que la parousie (le retour du Messie)
juive, chrétienne, voire musulmane (surtout chez les chiites) est unique, la religion iranienne (et indienne) annonce plutôt une succession des mondes à venir, un cycle d'ères à supporter (quand le Mal l'emporte) ou à espérer (quand le Bien triomphe). Et si Zoroastre est prophète, il ne prétend pas au titre de fils de Dieu fait homme: le zoroastrisme enseigne la Rédemption et non l'Incarnation.
Ces différences ne suffisent pas à transformer en ennemi du Christ le sage Zoroastre. Celui-ci pâtit d'un livre de Nietzsche, aussi beau que faux: Ainsi parlait Zarathoustra. Et cet essai fait suite à L'Antéchrist, ouvrage relatant une "guerre à mort contre le vice qui est le christianisme".
Dans cette guerre, le vainqueur invoque Zoroastre, ainsi enrôlé dans une lutte contre Jésus, son cadet d'au moins six siècles.
Pour Nietzsche, "les juifs sont le peuple le plus funeste de l'histoire du monde"
(L'Antéchrist, 22), l'histoire sainte est "maudite"
et le juif Jésus est un Galiléen défiguré en rédempteur de l'humanité.
"Les races vigoureuses de l'Europe du Nord" (L'Antéchrist, 19) auraient dû venir à bout d'un pareil "rejeton de la décadence". Cet antijudaïsme de Nietzsche, récupéré et amplifié par le nazisme, rend difficile une appréciation objective et nuancée des rapports entre zoroastrisme et judéo-christianisme, caricaturés par le philosophe allemand.
Zoroastre est moins un antéchrist qu'un second David, dont les psaumes (Gâthâs) promettent aux bonnes âmes un paradis choral, une "maison des chants" (Garônmana) faisant de la Vie éternelle une Fête de la musique.