Au titre des idées préconçues, hier Annie a évoqué celle-ci:
"La culpabilité est une notion judéo-chrétienne"
Tout d'abord, il faut se méfier des traits d'union. Parler de civilisation judéo-chrétienne, gréco-romaine ou indo-européenne, c'est évoquer un ensemble complexe et disparaître mal synthétisé par un double adjectif. En l'occurrence, la culpabilité n'est pas une spécificité "judéo-chrétienne", d'autant que cette expression est ici prise à contresens.
Stricto sensu, le judéo-christianisme est la doctrine du groupe, minoritaire parmi les premiers chrétiens, resté fidèle à la loi judaïque. Le groupe majoritaire, dit helléno-chrétien, adopta les moeurs grecques ou romaines et refusa les prescriptions juives, notamment la circoncision.
Comme tous les minoritaires des partis et des Eglises, les judéo-chrétiens ont une histoire mal connue. Ces "mencheviks" dirigés par Jacques, le "frère du Seigneur", ont, contre les "bolcheviks" (majoritaires) de saint Paul, voulu observer à la fois la loi de Moïse et celle de Jésus dans un empire dominé par le droit romain.Le combat étant perdu d'avance.
Seuls les Ethiopiens se disant descendants de la reine de Saba, ont pu, selon eux, être membres de l'Ancienne et de la Nouvelle Alliance car ils vivaient à l'extérieur des frontières de Rome puis de Byzance.
La civilisation chrétienne, telle qu'elle s'est développée depuis l'Assemblée de Jérusalem (en l'an 49 oub 50) où l'observation de la loi juive a été déclarée facultative, est donc une civilisation helléno-chrétienne ou romano-chrétienne. Elle a emprunté aux Grecs leur philosophie et aux Romains leur droit, demandant ainsi aux pires ennemis du peuple juifs de lui fournir les moyens intellectuels et institutionnels de son rayonnement.
Certes, pour les Chrétiens, l'Ancien Testament fait toujours partie de la Révélation, contrairement à ce qu'affirmait, au IIè siècle, l''hérésiarque" Montan. Mais il est clair que la cupabilité des chrétiens n'est pas forcément celle des juifs, que les premiers n'ont pas à se sentir coupables de manger du porc ni les seconds de ne pas faire carême.
Dans le judaïsme antique, le sentiment de cupabilité peut être à la fois cause et conséquence de a multitude d'interdits formulés par les 613 commandements (misvot) formulés par la Torah auxquels s'ajoutent les obligations supplémentaires imposées par diverses écoles rabbiniques.
Le Coran (sourate 4,160) affirme que Dieu interdit "même des choses pures" aux juifs en raison de leurs "transgressions". On pourrait plutôt estimer que les exigences très nombreuses (notamment dans le domaine de la nourriture casher) multiplient les causes d'infraction et les motifs de culpabilité.
Quoi qu'il en soit, le juridisme de la Torah a surtout été un moyen, pour le peuple juif, de maintenir son identité en perfectionnant sa législation. De même qu l'identité française ou allemande est aujourd'hui inséparable de législations nationales, difficilement compatibles avec une harmonisation européenne, l'identité juive fut préservée par des règles très strictes, souvent étrangères au droit commun proche-oriental puis grec ou romain.
Si les juifs orthodoxes perpétuent cette intransigeance, il serait excessif de considérer l'ensemble du judaïsme sous l'angle de l'observance détaillée de commandements et la totalité des juifs par rapport à un sentiment obsessionnel de culpabilité. Pour la sévérité de ses règles de pureté, le judaïsme n'a sans doute rien à envier à l'hindouisme. Mais bien qu'un brahmane se lave plusieurs fois les mains ou le corps au cours de cérémonies où tous les gestes liturgiques doivent être recommencés jusqu'à la perfection, on n'a jamais dit que le brahmanisme était la religion de la culpabilité.
Quand Freud considérait la religion comme un refoulement permanent et "la névrose obsessionnelle universelle de l'humanité" (évitant la névrose individuelle par le délire collectif), il visait toutes les religions: "Le sentiment de culpabilité émané d'une tentation qui ne s'éteint jamais, l'angoisse expectante sous forme de la peur des châtiments divins, nous avons appris à les reconnaître au domaine de la religion."
Qu'un juif se sente coupable de désobéir à la loi divine et un chrétien de participer au meurtre du Christ ne fait pas du "judéo-chrétien" un être à part. On pourrait aussi dire que la culpabilité est une notion singapourienne parce qu'un habitant de Singapour a toujours peur d'être en infraction avec les multiples lois de la cité-Etat interdisant de manger dans le métro et de mâcher du chewing-gum dans la rue.
Le judaïsme n'a donc pas inventé la culpabilité mais il l'a mise en gestes : se frapper la poitrine exprime à la fois le repentir et la tristesse. La faute est douloureuse et le mal fait mal, tel est le sens moral de ce choc thoracique. Les catholiques le connaissent bien: lorsqu'ils récitent les prières de l'Agnus Dei ou du Confiteor, ils se frappent la poitrine. Mea culpa, mea maxima culpa, "c'est ma faute, c'est ma très grande faute", dont je se sent moins coupable quand je la reconnaît.
"Faute avouée, faute à demi pardonnée" dit la sagesse populaire...
Odon Vallet
proposé par mamadomi