Je ne réclamais rien de toi; je n'importunais pas de mon nom ton oreille. Lorsque tu m'as laissée, je suis restée silencieuse. J'étais seule près de la source, où l'arbre porte une ombre oblique, et les femmes étaient rentrés chez elles après avoir rempli jusqu'au bord leurs brunes cruches de terre. Elles m'appelaient et criaient:
" Viens avec nous; le matin passe; il est bientôt midi."
Mais languissamment je m'attardais encore, perdue parmi de vagues songeais.
Je n'entendis point ton pas lorsque tu vins. Tes yeux étaient tristes lorsqu'ils reposèrent sur moi; ta voix était lasse quand tu me disais tout bas:
"Ah! Je suis un voyageur altéré."
Je secouai mes rêvasseries et versai l'eau de ma cruche dans tes paumes jointes.
Le feuillage au-dessus de nous frémissait; le coucou chantait dans l'ombre et le parfum de la fleur du babla nous parvenait du tournant de la route.
Je suis restée muette, pleine de honte, quand tu m'as demandé mon nom. Qu'avais-je fait, en vérité, pour que de moi tu te souviennes? Mais que j'aie pu calmer ta soif avec cette eau que je t'avais donnée, cette pensée presse mon coeur dans un enveloppement suave. L'heure matinale est passée, l'oiseau pousse son cri monotone, le feuillage du neem frémit au-dessus de moi, qui reste immobile et médite.
Rabindranath Tagore, Gitanjali
proposé par mamadomi