C'est une idée floue et mal formulée. Et ce flou est entretenu par les bénéficiaires de ce "privilège" comme par leurs adversaires: la notion de "peuple élu" a influencé le sionisme comme l'antijudaïsme.
L'expression "peuple élu" n'est pas mentionnée exactement dans la Bible. Celle-ci recourt à des formules voisines: "mon serviteur, mon élu" (Isaïe 42, 1); "mon peuple, mon élu" (Isaïe 43,20); "Israël, mon élu" (Isaïe, 45,4); "J'ai conclu une alliance avec mon élu" (Psaume 89,4). L'omniprésence des possessifs s'explique par la singularité du choix car, dans la Bible, la notion d'élection s'applique à une personne unique (le choix d'une femme, d'un chef) ou à un objet précis (le choix d'un sanctuaire).
La désignation n'est pas collective mais individuelle: Israël est choisi par Dieu comme une personne aimée, non comme un peuple supérieur: "Ce n'est pas parce que vous étiez les plus nombreux de tous les peuples que Dieu s'est épris de vous et vous a choisis, car vous êtes le moindre de tous les peuples. Mais parce que Dieu vous a aimés (Deutéronome 7,7-8). En fait, IsraPel n'était pas si minuscule (la Phénicie était encore plus petite) mais face aux grands empires d'Egypte, de Perse ou d'Assyrie, Dieu a choisi un peitit peuple: au géant Goliath, il a préféré David.
Une idée floue et un mot peu clair: la notion de peuple élu est basée sur un verbe hébreu (bahar) signifiant examiner avec soin, d'où choisir, préférer, mettre à part. Le sens premier de ce verbe est discuté et pourrait renvoyer à un examen visuel (jeter un regard sur l'objet à retenir ou à écarter) ou tactile (gratter une pierre pour en découvrir la substance).
Ce verbe, commun à plusieurs langues sémitiques, est passé dans le vocabulaire judiciaire avec le sens de prouver ou d'éprouver: dans le droit divin. En Mésopotamie, le Fleuve (l'Euphrate) divinisé permet au corps de l'innocent de flotter et à celui du coupable de couler: le jugement de Dieu est la désignation du bon ou du méchant. Les victoires d'Israël sont les preuves de son élection divine et les défaites les signes de son rejet.
Cette préférence pour l'un n'est pas une exclusion des autres et l'élection d'Israël comporte plus de responsabilités que de privilèges. Dieu dit: "Vous garderez mes commandements et les mettrez en pratique: c'est ce qui vous rendra sages et intelligents aux yeux des peuples qui entendront toutes ces lois" (Deutéronome 4,6); "Je t'ai destiné à être la lumière des nations afin que mon salut parvienne jusqu'à l'extrémité de la terre" (Isaïe 49,6).
Reste à savoir comment incarner un tel idéal. Le peuple choisi par Dieu devait être "un royaume de prêtres et une nation sainte" (Exode 19,6). Or, l'histoire sainte abonde en péchés commis par Israël et dénoncés par les prophètes tandis que les prêtres ne jouent plus un rôle majeur depuis la destruction du troisième Temple de Jérusalem en 70 après J.-C. Le judaïsme réformé ne sépare d'ailleurs plus les descendants des prêtres (cohanim) du reste du peuple.
La notion de "peuple élu" est-elle compatible avec un judaïsme laïque? Dans la diaspora, les juifs ont parfois été accusés d'entretenir un complexe de supériorité économique ou intellectuelle compendant leur infériorité numérique et électorale: la communauté juive aurait plus d'argent que de voix, plus de cerveaux que de main-d'oeuvre. Mais le même reproche a été adressé à d'autres minorités, la "haute société protestante" étant, dans les fantasmes identitaires, l'équivalent du "lobby juif". Que le "peuple élu" ait enfanté Rothschild et Einstein ne suffit pas à faire de lui une nation de privilégiés et même les moins bien disposés à son égard ont manifesté une certaine sympathie (condescendante) à l'égard des "petits juifs".
Plus inquiétante pourrait être la conscience de former un "peuple élu" dans le nouvel Etat d'Israël. Dans sa conférence de presse du 27 novembre 1967, le général de Gaulle avait soulevé une vive émotion chez les amis d'Israël avec la phrase suivante, prononcée quelques mois après la guerre des Six Jours:
"Certains redoutaient que les Juifs, jusqu'alors dispersés, mais qui étaient restés ce qu'ils avaient été de tous temps, c'est-à-dire un peuple d'élite, sûr de lui et dominateur, n'en viennent, une fois rassemblés dans le site de leur ancienne grandeur, à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu'ils formaient depuis dix-neufs siècles"
Du "peuple élu" au "peuple d'élite", la distance est minime. Le général de Gaulle prenait bien soin (ce que ses adversaires oublièrent) de condamner "les abominables persécutions qu'ils (les Juifs) avaient subies pendant la Deuxième Guerre mondiale" et de sluer "leurs travaux constructifs et le courage de leurs soldats". Il importe aujourd'hui que le "peuple choisi par Dieu" fasse le choix de la paix et que le "peuple élu" fasse des bonnes élections. Car la faute originelle de l'Etat d'Israël est le choix d'un système électoral fondé sur la proportionnelle intégrale. Ce système, qui ne dégage pas de majorité stable et favorise les extrémistes, était celui de la République de Weimar et conduisit Hitler au pouvoir en toute légalité. Il faut le modifier.