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En quoi le passé pourrait-il servir à sceller une union durable entre les hommes? C'est qu'il crée un devoir commun.
Quoi de + banal que de rappeler après Descartes que "nous avons tous été enfants avant que d'être hommes", que, laissé à lui même l'enfant ne survivrait pas, au mieux, qu'il demeurerait dans son état d'animalité première. L'individu n'existe, càd n'est homme, que par d'autres hommes. L'individu biologique ne devient une personne humaine que sous l'effet de l'attention, au début immense, qu'on lui porte. En grandissant, l'influence qu'il subit, d'abord cantonnée à la sphère des parents, s'accroît jusqu'à coïncider avec celle de la société tout entière. S'il est vrai que nous ne sommes pas seulement les fils de nos parents, mais aussi ceux de la société qui nous a vu naître, nous sommes également pour finir les enfants de l'humanité. Nous naissons donc pour ainsi dire 3x débiteurs.
Qui nous commande d'agir? Ce n'est bien sûr pas pour les morts que nous avons à agir. Nous ne les ferons jamais ressusciter. Nous avons en revanche un devoir vis à vis des générations futures. Qui ne s'accorde à admettre que nous devons laisser à ceux qui nous survivront une planète encore habitable? Nous n'avons du moins pas le droit de vivre dans l'indifférence de ce qui arrivera après notre disparition. Notre dette donc s'adresse à nos enfants de demain. Et cependant nous la contractons devant les morts. Il n'y a là aucune contradiction. Cela signifie simplement que ce que nous devons aux morts ne leur est pas destiné
. En effet on peut être responsable de quelqu'un sans l'être devant lui. Être responsable d'une personne, c'est avoir des devoirs vis à vis d'elle. Nous avons bien des obligations envers l'humanité à venir, nous sommes donc responsables d'elle. Mais est-ce dire pour autant que nous le sommes devant-elle? Est-ce elle qui nos commande ce devoir? Est-ce elle qui détermine la valeur de ce devoir? Non, car comment pourrions-nous avoir des devoirs envers un être qui n'existe pas encore? Comment être l'obligé d'une personne non existante, alors que l'existence est la condition de l'obligation?
Karin Taylor
Tout s'éclaire si l'on admet que nous sommes responsables devant cette frange la + importante de l'humanité qui est composée par les morts. Celle-ci n'est pas rien, elle est même + réelle que ce que les juristes appellent une personne morale. Nous agissons donc pour l'humanité future, mais nous le faisons sous le regard des hommes du passé. Nous devons aux morts ce que nous faisons pour les vivants. Cette dette n'a rien de stérile ni de rétrograde. Et il ne s'agit surtout pas de se retrourner vers le passé pour l'idolâtrer. Comme au sein d'une famille, nous devons à nos enfants ce que nos parents ont fait pour nous. Le bien qu'ils nous ont fait nous enseigne à faire le bien. Et si c'est du mal qu'ils nous ont fait, cela nous apprend à ne plus faire le mal.
Ainsi pour le nouveau millénaire, chacun pourrait adopter cette maxime: agis toujours en mémoire de l'humanité.
Karin Taylor
Quelle est maintenant la forme réelle de cette dette qui nous échoit à la naissance? Nous avons d'abord la tâche de préserver l'oeuvre des générations passées. Cela se fait parfois sans même que l'on ait à y penser. Sinon il faut toute la volonté des hommes pour éviter que ce patrimoine commun n'échappe à la dégradation. En outre cet effort de conservation ne vaut pas pour lui-même. Il doit servir à l'instruction et à l'éducation des générations futures. Il va de soi qu'une civilisation conservatrice vouée exclusivement au maintien du passé contre la nouveauté du présent, se condamnerait elle-même. Enfin l'apprentissage de culture, en nous faisant rattraper quelques millénaires d'histoire humaine, permettra son développement. Quant à l'avenir, il reste ouvert. Nous ne savons pas comment l'humanité évoluera, ni quelle voie elle doit suivre. On ne peut plus aujourd'hui lui imposer des devoirs arbitraires en vertu d'une fin hypothétique de l'histoire. Et du passé on ne peut déduire aucun but vers lequel devrait tendre l'humanité. Nous avons des devoirs envers l'avenir, mais qui n'impliquent rien relativement à l'accomplissement d'un projet universel déterminé.
Conservation, éducation, fructification (pour ne pas dire progrès, qui suppose précisément ce cheminement vers une finalité précise), voilà les seules obligations auxquelles nous sommes donc tenus, étant entendu qu'il s'agit plutôt d'exigences collectives qu'individuelles. Du même coup le poids de notre dette, qui pouvait paraître démesuré, se trouve allégé. Qui dans ces conditions refuserait de répondre à cet appel des morts. Nous devons davantage à l'humanité qu'à notre communauté ou à notre famille, mais paradoxalement cela devrait nous coûter moins. L'homme s'aliène s'il se résume à un clan. Il se libère et devient proprement homme s'il se fond dans l'humanité. Certes, la société au même titre que la famille, est la condition de l'homme. Elle le fait vivre. Mais elle l'écrase tout en même temps si elle prétend se suffire à elle-même. Une société opprime lorsqu'elle refuse de voir que l'humanité ne se borne pas à ses frontières.
Arnaud Guigue
agrégé de philosophie,
a publié Droit, Justice, Etat, 1996, et
Premières leçons sur l'Ethique à Nicomaque
(livres VII et IX), P.U.F. Paris 1997
merci à Koryganne pour ce partage
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proposé par mamadomi
rééd° du 15 10 13