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Accumuler simplement des connaissances ne suffit pas. Mon maître, Khyentsé Rinpotché, disait:
"Si nous nous efforçons de glaner des connaissances intellectuelles à la seule fin de devenir influents ou célèbres, nous sommes dans le même état d'esprit qu'un chanteur qui ne chante que pour recevoir des aumônes. Ce savoir ne sera d'aucune utilité, ni pour nous-mêmes ni pour les autres. Comme dit le proverbe: "A grand savoir, grand orgueil." Comment peut-on aider les autres avant d'avoir extirpé les tendances négatives qui sont ancrées en nous? Nourrir une telle prétention n'est qu'une plaisanterie, comme celle du mendiant qui convie tout le village à un banquet."
Les signes de succès de la vie contemplative sont nombreux, mais le plus important est qu'au bout de quelques années notre égoïsme doit avoir diminué et notre altruisme s'être développé. Si l'attachement, la haine, l'orgueil et la jalousie restent aussi forts qu'avant, on a perdu son temps, on s'est fourvoyé et on a dupé les autres. Par contre, le savoir obtenu par les sciences naturelles permet d'agir sur le monde, de
façon constructive ou destructive, mais a relativement peu d'effet sur nous-mêmes. Il est clair que la connaissance scientifique, n'étant pas par nature liée à la bonté ou à l'altruisme, n'est pas en soi porteuse de valeurs morales.
L'important n'est pas de condamner tel scientifique et de faire la louange de tel autre, c'est l'absence de corrélation entre génie scientifique et valeurs humaines qui est en cause. Cette constatation permet de remettre la science à sa juste place, de la situer dans une perspective plus vaste de la vie et pose d'une façon encore plus aiguë la question de son utilisation. La spiritualité, qui pour moi est un processus de transformation personnelle n'est pas chose facile pour celui qui y consacre toute son énergie, a fortiori si l'on n'accorde à cette transformation qu'une importance secondaire; on a alors peu de chances de la réaliser. Or, reléguer à l'arrière-plan et au domaine du facultatif ce qui devrait être au coeur de l'existence jette une ombre sur l'ensemble de la démarche scientifique. Les intentions ne sont pas claires, les moyens souvent
mal évalués, et les résultats ambivalents.
Sans une motivation fondamentalement positive
et éclairée,
la fascination qu'exerce
l'exploration des limites du possible
l'emporte sur l'examen
de ce qui est souhaitable ou indispensable.
Nombre de scientifiques estiment que leur travail consiste à explorer et découvrir, et que l'utilisation de leurs découvertes n'est plus du domaine de leur responsabilité. Une telle position relève de l'illusion, voire de l'aveuglement ou, pis, de la mauvaise foi. Le savoir confère du pouvoir et le pouvoir exige le sens des responsabilités, le sentiment d'être comptable des conséquences directes ou indirectes de nos actes. On voir couramment des recherches scientifiques menées avec d'excellentes intentions (bien que cela ne soit pas toujours le cas) tomber entre les mains de politiciens, de militaires et d'hommes d'affaires qui les utilisent à des fins douteuses. On ne peut ignorer cette interpénétration de la science, du pouvoir et de l'économie. Toutefois, peu de savants mettent en doute le bien-fondé de certaines recherches dont les "détournements" sont pourtant prévisibles. Souvent, ce n'est qu'une fois le mal accomli qu'ils sont pris
de doutes comme ce fut le cas pour les pères de la bombe atomique. D'autres ne se retranchent même pas derrière la neutralité présumée de la recherche fondamentale et collaborent sciemment à la mise au point d'armes bactériologiques et autres instruments de souffrance.
Trinh Xuan Thuan:
Il est inexcusable qu'un scientifique travaille en toute connaissance de cause au développement d'instruments de mort et de destruction massive. Pendant la guerre du vietnam, j'ai été très choqué d'apprendre que plusieurs grands scientifiques américains, comptant parmi eux des lauréats du prix Nobel, avaient participé aux travaux de la "division Jason", un comité constitué par le Pentagone dans le but de développer de nouvelles armes. J'étais révolté à l'idée que ces grands cerveaux puissent se rassembler chaque mois afin de concevoir des armements capables de tuer le plus grand nombre de gens possible.
Entre 1936 et 1976, le gouvernement suédois a fait stériliser 60 000 personnes jugées "inférieures" (handicapés, nécessiteux mais aussi pour préserver la "race nordique")
. Entre 1932 à 1972, à la seule fin d'étudier l'évolution à long terme de la syphilis, 400 citoyens américains de l'Etat d'Alabama, tous pauvres et de race noire, ont été utilisés à leur insu comme cobayes par le Public Health Service (Service de santé publique). On avait promis aux patients des soins médicaux gratuits et d'autres avantages mineurs (dont $5000 pour leurs frais d'enterrement) afin qu'ils se rendent régulièrement dans les services de santé pour y subir des examens. En fait, aucun traitement ne leur a jamais été administré. Il s'agissait simplement d'une étude de l'évolution de la syphilis non traitée, conduite par des médecins et des scientifiques respectables qui publiaient les résultats de leur recherche dans des journaux médicaux non moins respectables. 28 patients sont morts
de la maladie, 100 de complications secondaires, 40 épouses et 19 bébés furent contaminés. L'étude a été soudainement interrompue lorsque les faits ont été révélés au grand public par une journaliste, Jean Heller. Aucun des membres du Service de santé publique impliqués dans cette étude n'a exprimé le moindre regret. Il ne s'agissait cependant pas de médecins nazis, mais de fonctionnaires et de chercheurs, citoyens d'un pays libre. Seule une maigre compensation a finalement été accordée aux victimes; aucun médecin n'a été poursuivi en justice. Ce n'est qu'en 1997 que le président Clinton a présenté ses excuses au nom du peuple américain.
En 1978, le ▼Dr Hisato Yoshimura a reçu la plus haute distinction japonaise pour récompenser ses
travaux sur la "science de l'adaptation à l'environnement". Durant la 2nde Guerre mondiale, le Dr Yoshimura était le directeur de l'unité 731 qui se livrait à des expériences sur des prisonniers alliés et chinois. Ses études sur l'adaptation à l'environnement consistaient notamment à les plonger dans de l'eau glacée, puis à les frapper avec un marteau pour déterminer le moment où leurs membres commençaient à geler. D'autres expériences consistaient à distribuer à des enfants chinois du chocolat contaminé par le bacille de l'anthrax pour voir en combien de temps ils mourraient. Ces exemples constituent l'exception par rapport aux efforts immenses que la science déploie pour améliorer le sort de l'humanité, mais ils montrent que la science n'a d'autre éthique que celle qu'on lui donne.
M. Ricard et T. Xuan Thuan
proposé par mamadomi