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myrrhe
Le règne de l'aromate
Les bonnes odeurs sont, au Moyen Âge, les armes principales contre la corruption de l'air et du corps. Après les Grecs, les médecins arabes vont jouer un rôle décisif dans la qualification prophylactique et thérapeutique des arômes. Le goût prononcé de Mahomet pour ceux-ci n'y a sans doute pas été
étranger. Né à La Mecque, centre commercial du trafic des aromates, il accordait aux parfums de grands pouvoirs hygiéniques et médicaux et voyait dans l'usage des cosmétiques un moyen pour les musulmans de se distinguer des Juifs et des chrétiens. Au XIè s., le médecin et philosophe Avicenne►, d'origine iranienne, invente l'alambic qui permet l'extraction des huiles volatiles des fleurs. Citant le prophète: "De votre monde, trois choses m'ont été chères: le parfum, les femmes et, ce qui fit ma joie, la prière", Avicenne promeut, à son tour, les vertus vivifiantes des arômes et leurs effets sur la "bonté des moeurs" et la perfection de l'agir":
"L'intérêt, pour le prophète que Dieu lui donne Sa bénédition et la paix! d'utiliser les senteurs excellentes, c'est qu'elles fortifient les sens. Or, quand ceux-ci sont forts, les pensées sont exactes, et leurs conclusions droites. Par contre, quand ils s'affaiblissent, l'état des pensées en vient à se bouleverser, et leurs conclusions sont confuses."
Cette convergence des conceptions antiques et arabes influence les médecins qui tirent parti des qualités imputrescibles, purifiantes, revigorantes et réjouissantes des substances odorantes. Employées sous des formes très diverses, elles combattent les passions tristes comme la crainte et l'affliction qui, en modifiant la dispostion natuerelle de l'organisme, favorisent l'arrivée du mal. En les "confortant", "corrigeant", "rectifiant", "rafraîchissent", "réchauffant", "desséchant", elles assurent aussi bien la salubrité de l'air que la santé du corps. Afin d'éviter tout dérèglement, il faut veiller à ce que l'un et l'autre ne soient ni trop humides, ni trop chauds, ni trop secs, ni trop froids. Si la température froide et sèche menace le corps de pourrissement parce qu'elle resserre l
es pores de la peau et ne permet plus l'évacuation des humeurs, la chaleur et l'humidité sont encore plus redoutables car elles ouvrent les émonctoires à l'air venimeux.
Un classement climatique des senteurs apparaît. Selon les saisons, elles fournissent à l'air et au corps les éléments nécessaires au maintien de leur équilibre. Lors de la peste de 1348, le Collège de la faculté de Paris prescrit de respirer en été "des aromates froids, comme des roses, du santal, du nénuphar, du vinaigre, de l'eau de roses, des trochisques (pastilles) de camphre, avec lesquels aussi le coeur est réconforté et des pommes (de senteur) froides" et, en hiver, "des aromates chauds, tels que le bois d'aloès, l'ambre, ▲la noix muscade, la pomme d'ambre".
Un second classement d'ordre social vient s'ajouter au premier. En raison de leur prix, le musc, l'ambre, l'aloès►, le cinnamome, sont réservés aux "riches et puissans". Les "mainz suffisans" se procurent du storax, du costus, de l'oliban, de la marjolaine, du mastic. Quant au pauvre.
"Qui, en yver ne en esté
Ne peut mie ces choses faire",
il ne lui reste
"Que prier Dieu, le débonnaire,
A lui faire bonne défense
En tout temps de mal et d'offense".
L'été, le sol des demeures patriciennes est
arrosé d'eau de roses, jonché de fleurs "froides" pour rafraîchir l'atmosphère. L'hiver, des fumigations de musc, d'ambre, ◄d'aloès, de pastilles odorantes, la réchauffent. Le peuple use de produits moins coûteux. Il brille des grains de genièvre et des coings et, à la belle saison, fait des aspersions d'eau vinaigrée, étend des feuilles de vigne et des plantes qui tempèrent l'excès de chaleur et d'humidité:
"Jonchier la chambre druement,
Et l'arrouser légièrement
D'eau très froide & de vinaigre,
Fort odorant, poignant & maigre,
Et dessus semer volentiers
Des rose & fleurs d'aiglentiers
O feuilles d'ongle cabaline,
Qui est herbe moult froide & digne
Et de choses autres bien fresches,
Bien odorans, plaisans & sèches."
Aux mesures touchant la désinfection de l'"haleine" des maisons, s'ajoutent des recommandations d'hygiène urbaine: éviter les endroits fétides et bourbeux; choisir une localité salubre, à l'abri des effluves des marais, des mines, des cimetières; vitrer les fenêtres ou les garnir de toile cirée pour se protéger du mauvais air. Le voisinage de certains végétaux réputés pour leurs émanations nocives est également proscrit:
"Pour éviter l'infection
Aussi est bon certainement
Quérir un tel hébergement
Où n'ai prez noyers, ne sénes
Figuiers, jusquiame, cicues,
N'autres choses, portant encombre
Par leur oudeur ne par leur ombre."
Pommes de senteurs et trochisques (pastilles pour fumigations) corrigent l'air venimeux avant son entrée dans les poumons et accroissent les résistances de l'organisme. D'origine orientale, les pommes de senteurs (et ouverte en bas d'article)▲ sont des sphères creuses en or ou en argent, souvent incrustées de perles et de pierres précieuses. Elles contiennent des parums solides de nature animale, rares et très coûteux, comme le musc et ◄l'ambre gris. Leur fabrication serait bien antérieure au XIVè s. Puisque l'empereur Frédéric Barberousse reçut, en 1174, du roi de Jérusalem, plusieurs pommes d'or remplies de musc. La pomme d'ambre, faite avec cette substance odorante extraite des concrétions intestinales du cachalot, est présentée au Moyen Âge comme un préservatif souverain contre la peste. Grâce à la puissance de son odeur, elle possède à un haut degré la propriété de réjouir les sens et de tonifier le corps, de réconforter tous les tempéraments, de faciliter la respiration:
"Car l'ambre pure et excellente
A propriété véhémente
A donner confort et léesce,
Et à tollir toute tristesce."
Mais ce remède est, en raison de son prix, réservé aux grands de ce monde. Aussi créé-t-on d'autres recettes moins onéreuses, de cet ambre si vanté pour les vertus de son arôme.
Des compositions réputées, telles celles de Jean Mesué et d'Avicenne, comportent de très nombreux ingrédients aromatiques qui sont pulvérisés, tamisés, broyés avec de l'eau de façon à former une pâte. Voici une formule de pomme de senteurs donnée par le collège de la faculté de Paris:
"
Prenez une pierre très pure de deux onces; storax▲, calamite, gomme arabique, myrrhe, encens, aloès, de chacune de ces substances trois gros; roses rouges choisies, un gros; santal, musc, deux gros; noix muscade, girofle, macis, de chacune de ces substances, un gros; noix de ben, coquille supérieure et inférieure d'huître byzantine, karabé, ◄calame aromatique, semences de basilic, marjolaine, sarriette, menthe sèche, racine de giroflier, de chacune de ces substances,
un demi-gros; bois d'aloès, une demi-once; ambre, un gros; musc, un gros et demi; camphre, un demi-scrupule; huile de nard►, huile de muscatelline, une quantité suffisante pour parfumer; ajoutez-y un petit fragment de cire blanche."
Jusqu'au XVIIIè s., les pommes de senteurs connaîtront une très grande vogue. Elles inspireront de magnifiques ouvrages d'orfèvrerie, parfois très éloignés de la forme originelle, portés à la ceinture, au cou, voire en bague.
Existent aussi des boîtes de senteurs renfermant soit des parfums solides, soit un linge, une éponge, imbibés de vinaigre. Bien que peu coûteux, celui-ci a la réputation de combattre efficacement la putréfaction en raison de la nature "froide et sèche" de son arôme. Et l'éponge, qui passe pour être la matière la plus propre à contenir les "vertus et esprits des choses aromatiques et odorantes", sera encore utilisée au XVIIIè s.
A côté de ses "antidotes" que l'on hume, il en existe d'autres à usage externe ou interne. Lotions, sirops, pilules, électuaires (médicaments pâteux), font partie de l'arsenal antipestilentiel du Moyen Âge:
"Toutes ces préparations doivent contenir du parfum et de l'arôme, tels que la saveur du citronnier, le rob des pommes et des citrons, et les ◄grenades fort acidulées."
L'héritage grec et arabe se manifeste dans certaines de ces compositions par l'introduction de substances réputées antivenimeuses comme les pierres précieuses, les perles, l'or, l'ivoire, la corne de cerf.
L'aromate joue encore un grand rôle dans la purification du linge et des vêtements. Galien pensait déjà que les couvertures, les draps, les matelas malodorants, pouvaient accélérer le processus de pourrissement des humeurs. Quant aux bonnes odeurs des épices, elle semêchent la corruption des aliments. Viandes et poissons sont relevés de gingembre, clous de girofle, poivre de cubèbe, cardamome, noix de muscade, macis (fleur et écorce du muscadier), safran▲, cannelle. Mais leurs vertus échauffantes ouvrent les pores de la peau à l'air pestilent. Aussi les utilisera-t-on surtout en hiver.
A. Le Guérer
▼pomme de senteurs
proposé par mamadomi