Un système relationnel, si pervers soit-il,
ne peut fonctionner
que par la collaboration active ...
de tous les protagonistes.
Il était une fois une colombe très belle, très intelligente et surtout très vivante. Cependant, si paradoxal que cela puisse paraître, elle était passée à côté de sa vie. Je veux dire de sa vraie vie, de l'existence qui aurait dû être la sienne, si elle s'était respectée.
Très tôt, toute petite, puis adolescente et enfin femme, elle était passée à côté de l'essentiel. Toutes ses énergies, ses ressources, sa vitalité avaient été mises au service d'une mission sans fin de réparation, de restauration des êtres proches de sa vie. Tout d'abord de son père, puis de sa mère, ensuite de son mari. Ce dernier était un pigeon très artiste, très sensible mais doué d'une puissance d'auto-sabotage extraordinaire. Même pour un pigeon!
Je peux d'ailleurs imaginer, si cette colombe continue comme cela, qu'elle consacrera le reste de ses jours à réparer, restaurer ses enfants et peut-être même ses petits-enfants. Ses enfants, bien sûr, qui d'ailleurs avec leur sensibilité particulière vont certainement se donner les moyens de nourrir et d'alimenter l'intense et inépuisable besoin de leur mère de sauver tout ce qui passe à portée d'aile.
Comment cela est-il possible? Allez-vous me demander.
Cela est non seulement possible mais fréquent. Certains enfants, fidèles à la problématique de l'un ou l'autre de leurs parents, peuvent produire des difficultés, manifester des troubles, inscrire des somatisations pour donner ainsi de la matière première à la dynamique de l'un ou l'autre de leurs parents.
L'aspect salvateur, toujours à l'affût, jamais endormi de leur mère veillera en permanence. Il s'occupera d'eux, résoudra leurs problèmes, veillera à dérouler le tapis rouge, pour leur éviter la moindre écorchure, pour réparer la moindre discordance, pour les maintenir en dépendance, afin de faire pour eux et non pas avec eux.
Mais, vous en convenez tout de suite, j'anticipe, nous n'en sommes pas encore là!
Cette colombe donc, que j'appellerai Ellma, pour éviter que vous ne la reconnaissiez, car elle est très connue, après avoir tenté de consacrer la plus grande partie de son enfance à réparer son père qui paraissait si malheureux, si souffrant à cause de sa femme, s'employa par la suite à restaurer sa mère (la femme de l'homme dont je viens de parler).
Ce ne fut qu'à la fin de son adolescence qu'Ellma put découvrir avec quelles habiletés ses parents avaient su maltraiter leur relation conjugale, entretenir incompréhensions, violences, disqualifications et souffrances entre eux, alors que leur fille s'épuisait à vouloir qu'ils s'accordent.
Devenue femme, Ellma rencontra un pigeon très artiste, beau, sensible auréolé d'espoirs, qui avait lui la particularité, qui n'est pas rare chez les pigeons, de ne pas supporter d'être comblé ni d'être heureux au-delà de quelques minutes. Car il vivait chaque expérience pouvant déboucher sur une réussite comme un échec intime, au point de se mettre dans des situations inextricablement complexes et ambiguës dont le dépassement lui demandait des énergies inouïes. Ce qui lui permettait, immédiatement, de recommencer sans hésiter, d'entretenir cette sorte d'autosabotage très personnel.
Remarquez, cependant, que tout cela lui donnait une créativité incroyable, une capacité fabuleuse à se réinvestir. Tout se passait en effet comme si son besoin de se mettre en difficulté, après une phase de plainte, de déprime, de découragement temporaire, réveillait chez lui des ressources inédites, inépuisables, des moyens nouveaux, pour sortir de l'impasse
- et de recommencer à se mettre dans une situation impossible.
Vous allez certainement me dire:
- Mais alors, tout devrait s'ajuster parfaitement entre ces deux-là, ils devraient former un couple indestructible. Nous avons d'un côté, dites-vous, une dynamique salvatrice éprouvée, avec une expérience tout-terrain, et de l'autre une aspiration confirmée et géniale au catastrophisme. Cela devrait contenter l'un et l'autre, c'est l'histoire du tenon et de la mortaise qui se rencontrent, c'est super!
Pas du tout, vous voyez peut-être trop à court terme. Car si vous écoutez les subtilités de leur dynamique personnelle, vous allez entendre au contraire que c'est comme cela qu'ils se mettent mutuellement en échec: ce qui est vécu comme parfaitement insupportable et pour l'un et pour l'autre.
Vous êtes un peu perdu, je le sens. Vous vous demandez:
- Mais où veut-il en venir, que veut-il prouver?
Rien de précis, simplement vous permettre d'entendre qu'au pays des colombes les choses peuvent s'expliquer, se faire ou se défaire au niveau des apparences, mais être entendues et comprises à un niveau plus profond, celui du système relationnel dans lequel elles se vivent.
Je vais plus lentement, pour vous permettre d'entendre. Chez lui, nous le savons déjà, autosabotages, plongeons et noyades dans des situations catastrophiques, avec phase de déprime. Mais ces situations catastrophiques sont suffisamment stimulantes, tel un électrochoc, pour réveiller en lui des ressources chaque fois imprévisibles et formidablement efficaces.
Chez Ellma, un besoin compulsif d'alimenter une image très idéalisée de colombe de la paix, salvatrice, réparatrice du malheur de ses proches. Si donc elle réussit, ce qu'elle veut à tout prix, à réparer, à rendre heureux son mari de pigeon, elle le met en fait en échec intime (allant jusqu'à se sentir infantilisé plutôt qu'entouré de bienveillance et d'attentions). Ce qu'il ne supporte pas, puisque justement les difficultés dans lesquelles il plonge lui donnent un dynamisme nouveau, puisqu'il réussit chaque fois à s'en sortir tout seul.
Tout seul! Vous avez bien entendu! Sans l'aide de personne et surtout pas de sa femme, la colombe salvatrice. Ainsi, en réussissant à s'en sortir tout seul, en sabotant les attentions de sa femme, il la met également et irrémédiablement en échec, il court-circuite ainsi chaque fois la dynamique salvatrice de la colombe, et ce à la longue, également par procuration, en sabotant ses attentions à l'égard de quiconque.
Ce qui permet de mieux comprendre l'escalade de mensonges, de fausses promesses, de pseudo-décisions, de situations insupportables, d'agressions verbales, de réactions excessives qu'ils se proposent, quasi journellement l'un à l'autre. Car aucun ne veut renoncer à sa dynamique personnelle!
Est-ce suffisamment clair?
Comprenez-vous que le + difficile, dans une relation en miroir, n'est pas tant de quitter l'autre que de renoncer à sa position relationnelle quand elle devient aliénante pour soi-même, alors que l'on croit que c'est la position de l'autre qu'il convient de changer?
Comment peuvent-ils arrêter ce jeu pervers, qui se renouvelle quasi automatiquement?
Je peux faire une hypothèse relativement simple.
Lui, le pigeon, spécialiste de l'autosabotage, de toute façon, vous l'avez vu, il s'en sort tout seul. Quelles que soient ses difficultés, il arrive à les dépasser, au prix de beaucoup d'angoisse, de mal-être. Il fait face à ± long terme, il se rétablit à la force des poignets.
Avec quelques dégâts autour de lui, d'accord. Mais il arrive à s'en sortir.
C'est donc à Ellma, la colombe salvatrice, d'envisager de renoncer non seulement à lui (comme partenaire conjugal) mais de trouver la bonne distance pour ne pas retomber dans la tentation de le sauver ou de le réparer. C'est donc à elle de renoncer à sa mission. De lâcher la relation avec la belle image idéalisée qu'elle a d'elle-même, nourrie des sacrifices, des dons et de l'amour offerts à l'autre. Renoncer en même temps à l'illusion de la toute-puissance infantile, inscrite si profondément en elle. Sentiment qui lui laissait croire qu'elle aurait pu sauver son père, sa mère, sa soeur, son couple et aussi ce pigeon, de toutes les errances.
Renoncer à ce travail de titan,
entrepris à l'aube de son enfance,
recommencé inlassablement tout au long de sa vie d'adulte,
du moins jusqu'à ce jour.