Au bout de quelques jours, la solitude me pesait, j'étais lassé et fatigué de la monotonie de mon existence au milieu de livres austères, je louai une voiture pour me rendre chez Fâris Karamé. Arrivé à la forêt des Pins, où tant de gens aiment se promener, le cocher quitta la route principale pour s'engager dans une allée privée, bordée de saules pleureurs. A travers les branchages, j'admirai les hautes herbes vertes, les vignes grimpantes et les nombreux bosquets composés de fleurs du mois d'avril, aux sourires rouge rubis, vert émeraude ou jaune d'or.
Je fis arrêter la voiture devant une maison isolée entourée d'un vaste jardin qui embaumait l'air du parfum capiteux des roses, des magnolias et du jasmin. Je mis pied à terre et vis Fâris Karâmé sortir de sa maison et venir à ma rencontre, le bruit des roues, dans ce lieu à l'écart, avait dû lui annoncer mon arrivée. Il était cordial et accueillant, heureux de me recevoir dans sa maison.
Après m'avoir chaleureusement souhaité la bienvenue, il me fit asseoir auprès de lui, comme un père l'aurait fait avec son fils, me posa mille questions sur mon passé et s'informa de mes projets. Je répondis avec cette ardeur imprégnée d'espoir et de rêves propre à la jeunesse! Cette jeunesse aux ailes faites de poésie et au tempérament fait d'illusion, tous deux nécessaires pour s'élever au-dessus des nuages! Cette jeunesse qui voit les hommes à travers une lumière aux couleurs de l'arc-en-ciel et entend la vie chanter sa gloire et sa majesté! Cette jeunesse dont les ailes seront bientôt déchiquetées par la tempête des épreuves et qui sera rejetée dans ce monde réel qui est un miroir étrange dans lequel l'homme se voit diminué et défiguré.
Alors que nous dissertions, une belle jeune fille vêtue d'une robe de soie blanche apparut derrière les rideaux de velours et avança lentement vers nous. Le vieil homme se leva et dit: "Voici ma fille, Salma." Après qu'il m'eut présenté, il ajouta: "Le destin m'a permis de retrouver un ami disparu en me le faisant voir en la personne de son fils; je le vois maintenant alors qu'il n'est plus." Salma s'avança et me regarda intensément, fixant mes yeux comme si elle tentait d'y percer qui j'étais et la raison de ma présence ici. Elle prit ma main dans la sienne, c'était une main douce et blanche comme un lys des champs. A son contact, j'éprouvai une sensation étrange et nouvelle comme celle qu'éprouve le poète quand la lumière de l'inspiration émane en lui.
Sans parler, nous nous assîmes tous les trois. En entrant dans la pièce, Salma avait imprégné l'atmosphère d'un souffle céleste invitant au silance et au respect. Quand elle s'aperçut de cela, elle me dit en souriant: "Mon père m'a souvent parlé du vôtre et raconté les histoires heureuses de leur jeunesse. Si votre père a fait de même avec vous, cette rencontre n'est pas la première entre nous."
Le vieil homme était heureux d'entendre sa fille parler ainsi et me dit en la regardant: "Salma, dans ses penchants comme dans ses idées, voit toute chose à travers le monde de l'esprit."
Il reprit son récit avec une touchante attention et une sensibilité extrême, comme s'il avait retrouvé en moi le charme magique de sa prime jeunesse. Sa mémoire semblait voguer sur les ailes du souvenir, alors que moi je le contemplais en songeant à mon avenir.
Il me regardait comme un vieil arbre solide dont les branches
eussent ombragé ma jeune pousse. Profondément enraciné, son vieux tronc était habitué à résister à l'assaut des saisons, des étés comme des hivers. Je lui semblais, à l'aune de son expérience tourmentée des siècles passés, tel cet arbrisseau faible et tendre qui ne connaît que le printemps et qui frissonne au passage de la brise du matin. Salma gardait le silence, regardant nos visages tour à tour, comme si elle y lisait le premier et le dernier chapitre du roman de la vie.
Le jour rendait son dernier soupir à travers les champs et les vergers. Le soleil couchant déposa un baiser jaune sur les hauts sommets des montagnes du Liban. Fârs Karâmé continuait à me raconter ses expériences et moi, ravi, je l'écoutais et y mêlais le récit des miennes. Assise près de la fenêtre, Salma, immobile, nous écoutait et, les yeux pleins de tristesse, regardait au loin. Elle gardait le silence comme si elle savait que la beauté possède un langage céleste qui s'élève bien au-dessus de la voix des hommes. Un langage éternel qui contient tous les chants de l'humanité et les métamorphose en un sentiment silencieux; un langage pareil à un lac paisible qui attire à lui les ruisseaux chantants et les entraîne à l'infini dans la paix de l'éternel silence! La beauté est un mystère que seules nos âmes peuvent percevoir pour s'en délecter. Elle annihile notre raisonnement, le déconcerte, car il ne peut lui donner corps avec des mots. Elle est un fluide soustrait à la vue qui s'échange entre celui qui regarde et celui qui est regardé. La vraie beauté est un rayon qui émane du tréfonds de l'âme, irradie le corps comme la vie surgit des profondeurs de la terre et confère à la fleur sa couleur et son parfum. La vraie beauté, c'est aussi l'accord immédiat et parfait entre un homme et une femme, celui qui crée cette passion et l'élève au-dessus de toutes les autres, c'est cette attirance spirituelle que l'on appelle amour.
Mon âme, ce soir-là, a-t-elle compris l'âme de Salma pour la considérer ainsi comme la plus belle d'entre toutes les femmes? Ou bien l'enivrement de ma jeunesse m'a-t-il trompé, me faisant croire à une réalité qui n'a jamais existé? Ma jeunesse m'aveugla-t-elle au point que j'imaginai le rayonnement de ses yeux, la douceur de sa bouche et la finesse de sa taille ou bien sont-ce cette beauté et cette grâce qui m'ont révélé le bonheur et les chagrins d'amour?/http%3A%2F%2Fterresdefemmes.blogs.com%2Fphotos%2Funcategorized%2Frose_mtisse.jpg)
Il est difficile de répondre à ces questions, je me souviens simplement qu'à cette heure-là je sentis une émotion que je n'avais encore jamais éprouvée. Un sentiment nouveau attirait, doucement et calmement, mon coeur vers elle. Il ressemblait au souffle de Dieu qui, avant le commencement des mondes, planait à la surface des eaux.
C'est ainsi que s'acheva ma première rencontre avec Salma. Par la volonté du Ciel, je m'afranchis de mes doutes, de mes liens, ainsi que de ma jeunesse et de ma solitude et j'allai, libre, vers l'amour. Car l'amour est la seule liberté dans ce monde. Il élève l'âme si haut que nulle tradition ne peut l'atteindre, qu enulle loi naturelle ne peut le limiter.
Comme je me levais pour prendre congé, Fâris Karâmé s'approcha de moi et me dit avec sincérité: "Mon fils, puisque désormais tu connais le chemin de cette maison, il est de ton devoir d'y revenir, comme tu irais dans la maison de ton père. Considère-moi comme un père, et Salma comme une soeur, n'est-ce pas, Salma?" La jeune femme hocha la tête en signe d'acquiescement et, attendrie, me regarda tel un étranger perdu qui retrouve un ami.
Ces quelques paroles prononcées par Fâris Karâmé furent les premières mélodies qui me retinrent aux côtés de sa fille, devant l'autel de l'amour. Elles étaient le prélude à ce chant céleste qui devait s'achever dans la désolation et le désespoir; la force qui encouragea nos deux âmes à se rapprocher du feu et de la lumière; la coupe dans laquelle nous goûtâmes le bonheur et l'amertume.
Je quittai la maison et le vieil homme m'accompagna jusqu'à l'extrémité du jardin. En leur disant adieu, mon coeur palpitait et mes lèvres tremblaient comme celles d'un homme assoiffé sur le bord d'une coupe.