"Le sens des choses n'est pas dans la réalité objective, il est dans l'histoire et dans le but poursuivi." Or nos victoires techniques viennent d'inventer le "bonhomme-instant" L'homme fulgurant qui aime l'urgence parce qu'elle le pousse à l'acte en lui évitant de penser devient un forçat du présent dont le rapport au temps organise un style de vie: "Nous avons les moyens de jouir sans entrave. Amis épicuriens, groupons-nous pour lutter contre les rabat-joie qui veulent nous en empêcher." Une telle solidarité procure le bonheur de la vertu indignée: "Nous ne faisons pas de mal. Nous voulons simplement jouir de la vie." Mais, comme ce réflexe ne donne pas au temps la durée qui permet la naissance du sens, ces groupes centrés sur la jouissance se désolidarisent très tôt et ne transmettent rien à leurs amis ni à leurs enfants. Alors que les quatre cents ans nécessaires pour bâtir une cathédrale nous rendent heureux même quand elle n'est pas là. Le sens donne un bonheur durable et transmissible alors que le plaisir solitaire dure avec le temps d'un éclair. Mais, quand le plaisir s'accouple avec le sens, la vie vaut la peine de casser des cailloux. Le sens se construit en nous avec ce qui est avant nous et après nous,
avec l'histoire et la rêverie, l'origine et la descendance. Mais, si notre culture ou les circonstances ne disposent pas autour de nous quelques liens affectifs pour nous émouvoir et constituer des souvenirs, alors la privation d'affects et la perte de sens feront de nous des bonhommes-instants. Nous saurons jouir vite mais, en cas de malheur, nous serons privés des principaux facteurs de résilience. Ce qui revient à dire que certaines familles, certains groupes humains et certaines cultures facilitent la résilience, alors que d'autres l'empêchent. Il se trouve que les travaux récents de l'OMS confirment cette idée en établissant une relation entre l'amélioration objective des conditions d'existence et la désolidarisation des familles et des groupes: "Plus une société obtient un haut niveau d'organisation, plus les individus se désolidarisent." Plus les conditions d'existence s'améliorent, moins chaque homme a besoin des autres. Au contraire même, il est entravé dans sa course à l'amélioration de soi quand il s'occcupe des autres, alors que,
dans une société où l'on ne peut vivre seul, s'occuper des autres, c'est se protéger.
Il n'est pas question de renoncer aux progrès qui, en cinquante ans, ont métamorphosé la condition humaine, mais il faut se rendre compte qu'il n'y a pas de progrès sans effets secondaires.
L'amélioration des performances individuelles entraîne la dilution des liens et augmente la vulnérabilité aux traumatismes. Tout va bien tant qu'on est dans la course, mais, en cas de malheur, sans affect et sans sens, la vie devient trop dure et les déchirures traumatiques sont difficiles à recoudre.
Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, au tout début de l'explosion
technologique, ce phénomène avait été mis en lumière en enquêtant sur les projets d'existence des jeunes: 40% des jeunes Autrichiens d'un pays vaincu se laissaient flotter sans but, alors que 80% des jeunes américains d'un pays vainqueur estimaient que la vie n'avait pas de sens. Alors, on a parlé de vide existentiel que ces jeunes remplissaient par la quête de plaisirs immédiats ou par la découverte d'ersatz de sens en entrant dans des sectes ou dans des communautés extrêmes. Le partage d'un projet est nécessaire à la constitution d'un sens. Mais pour provoquer une représentation qui donnera un sentiment de bonheur, il faut que ce projet soit durable et diversifié. Quand une culture n'a pour projet que le bien-être immédiat,
le sens n'a pas le temps de naître dans l'âme des sujets qui habitent cette société. A l'inverse, quand une culture ne propose pour avenir qu'une société parfaite qui existera dans un autre temps et dans un autre lieu, toujours ailleurs, elle sacrifie le plaisir de vivre pour n'envisager que l'extase à venir. L'utopie -seule- tue le réel pour valoriser le bonheur d'un lendemain qui chante, toujours demain.