Un jour que Chao-Chou était tombé dans la neige, il appela: "A l'aide! a l'aide!!" Un moine vint s'allonger à côté de lui. Alors Chao-Chou se leva et s'en alla.
"Est-ce là un conte? interroge le disciple.
- Mais c'est un conte absurde. Le personnage central tombe dans la neige, et semble incapable de se relever. Pourquoi? Est-ce un enfant, un vieillard, un infirme, a-t-il eu un malaise, le chemin avait-il une fondrière?
Un moine survient qui, au lieu de lui porter secours, de lui tendre la main, s'allonge à côté de lui. C'est un acte incompréhensible, déraisonnable, saugrenu. N'êtes-vous pas de cet avis, maître? - Réfléchis, dit le maître du Zen, ce conte est un koan, qui peut t'aider sur le chemin de l'Eveil."
Le disciple se met à chercher. Mais les jours passent, et il ne comprend toujours rien à ce conte. Voyons, si Chao-Chou était blessé, comment la seule présence à son côté du moine a-t-elle pu le guérir ? Ce moine était-il un magicien? Supposons, se disait le disciple, que Chao-Chou ait aperçu un fantôme, un dragon, qu'il soit paralysé par la peur, la sainte présence à son côté d'un moine lui rend son courage, lui permet de se hisser hors de son trou. Mais alors, pourquoi ne remercie-t-il pas son sauveur? Il s'éloigne, indifférent, comme si le moine n'existait pas! Le disciple s'évertua ainsi plusieurs années, tournant et retournant sans cesse le problème dans sa tête. Pourquoi, se demandait-il, le moine ne s'enquiert-il pas de la situation de la victime étendue dans la neige?
En toute logique, il devrait l'interroger: "Etes-vous blessé?" Au lieu de cela, il s'allonge à son côté, ne l'aide en aucune façon, ce qui est proprement extravagant. Et Chao-Chou se lève, guéri comme par miracle! On dirait deux personnages suspendus aux deux extrémités d'une poulie. Quand l'un se couche, l'autre se dresse. Deux marionnettes jouant une scène muette, à jamais indéchiffrable.
Un matin, le disciple méditait ainsi sur le koan, quand il eut la vision de Sakyamuni Bouddha assis sur le trône du ciel. Le dieu tournait doucement entre ses doigts une fleur de lotus. Autour de lui, les questions fusaient, et il le regardait, lui, le disciple, en souriant, en faisant tourner doucement entre ses doigts la fleur de lotus. Alors le disciple franchit la "porte sans porte", il comprit le conte, dont le sens lui échappait depuis de longues années. Il connut l'Eveil. Il sut la vérité cachée au coeur des choses. Le koan est un mur sur lequel se brisent tous les efforts intellectuels. Comment expliquer par exemple le goût du sucré ou du salé?
Ainsi en est-il de la nature du bouddha, de l'éternel Atma.