L'honorable M. Han, mandarin de haut rang, jouissait en sa campagne d'une retraite aimable. Il ne détestait pas la société, et recevait souvent M. Siu, un voisin, de commerce agréable. Ce jour-là, ils devisaient tous deux sous les frais ombrages, prenant le thé, mangeant quelques gâteaux de riz, quand le bruit d'une altercation leur parvint des cuisines. M. Han
s'informa. Un moine mendiant voulait être reçu par le maître de maison en personne!
"Il insiste avec impudence..., expliqua l'intendant.
-Laissez-le venir!" fit M. Han.
Le moine zen, vêtu d'une robe usagée et trouée, ne payait pas de mine. M. Han l'interrogea avec bonté...
"Je suis arrivé récemment dans votre petite bourgade, dit le misérable clerc. Je me suis installé dans le temple en ruine, à l'est de la ville.
On m'a instruit de votre générosité, et me voici!"
Tout en parlant, le moine loqueteux se servait largement de la nourriture étalée sur la table. Il appréciait les gâteaux de riz, autant les salés que les sucrés. Il picorait à son aise dans les bols de porcelaine, croquant ici des graines de potiron, là de tournesol. Il ne dédaignait pas les brioches de
viande, il en engloutit trois, parfumées aux grains de sésame et de lotus. Entre deux bouchées, il grappillait des amandes et des fruits secs, et pour faire glisser le tout, il buvait force tasses de thé. Une vingtaine, comptabilisa M. Siu, que l'effronterie du personnage scandalisait.
Le moine prit ainsi le pli de venir régulièrement dans la maison de M. Han. Il arrivait habituellement à l'heure de la collation. Il s'invitait à table, se servait copieusement et buvait à satiété. M. Han le regardait opérer avec un sourire indulgent. M. Siu le supportait de plus en plus mal. Un après-midi, alors que le moine avalait sa douzième tasse de thé et mordait sans vergogne dans un succulent gâteau de riz, M. Siu l'interpella avec un brin d'ironie:
"Saint homme, mon ami M. Han et moi-même sommes flattés de votre constance à partager nos humbles repas, peut-être accepterez-vous de nous recevoir à votre tour?"
Le moine répondit avec calme:
"Venez quand vous le voudrez, mais vous le savez, j'habite des ruines, et j'aurai bien du mal à vous offrir autre chose que des tasses d'eau claire!"
Et il s'esclaffa.
Quand ils arrivèrent devant les anciennes ruines du temple, où le moine avait établi sa demeure, M. Han et M. Siu furent ébahis. On avait réalisé d'importants travaux. Le bâtiment central était entièrement
restauré. Ils pénétrèrent dans une salle magnifique, où une immense table couverte d'une nappe brodée les attendait. Des mets à profusion s'étalaient sous leurs yeux émerveillés. Ils prirent place sur des lits. Seize jeunes et beaux garçons, vêtus de robes d'apparat, chaussés de sandales rouges, les servaient avec diligence, attentifs à leurs moindres désirs. On leur offrit, dans des plats de cristal et de jade, des fruits inconnus et délicieux. Leur hôte lui-même, vêtu de brocart et d'or, leur versait, dans des coupes larges d'un pied, un vin parfumé digne des immortels.
Soudain, le moine frappa dans ses mains:
"Que l'on fasse venir les soeurs Cheh!" s'écria-t-il.
Un serviteur s'empressa et revint bientôt accompagné
de deux jeunes filles ravissantes; leurs tailles souples pliaient comme des saules.
La plus grande jouait de la flûte, la plus jeune chantait d'une voix délicate et cristalline. Ensuite, elles se mirent à danser. Leurs longues robes flottaient sur le sol, un nuage de parfum enivrant les enveloppait. M. Han et M. Siu sentirent "leur coeur s'élargir et leur âme s'envoler". A ce moment, le moine invita la plus jeune danseuse à le rejoindre sur sa couche, tandis que la plus grande, penchée sur eux, les éventait doucement.
M. Han et M. Siu, légèrement ivres, étourdis par le vin merveilleux qu'ils avaient bu, regardaient ce spectacle avec stupeur. Le premier, M. Siu réagit:
"Ce moine est décidément un personnage impudent, éhonté!"
Et il se leva en titubant, mais quand il s'approcha, le moine avait disparu:
"Monsieur Han! appela-t-il, venez! ces jeunes filles sont prêtes..."
Et M. Siu s'allongea avec la plus jeune sur la couche que le moine venait de quitter. M. Han à son tour prit dans ses bras la plus grande, dont la taille pliait comme un saule, et s'étendit à côté d'elle. Alors le ciel s'éclaira. Le songe d'ivresse se dissipa. M. Han et M. Siu serraient entre leurs bras de froides dalles de pierre. Ils étaient couchés au milieu de ruines, de bâtiments abandonnés, et de chambres démolies.
Ainsi a-t-il été rapporté.
Tout en ce monde est illusion. Tout en ce monde est éphémère. L'enfant disparaît, l'adolescent s'évanouit, et que reste-t-il de l'adulte, quand vient le grand âge?
Tout change, tout s'enfuit. Mais toi, qui que tu sois, tu n'es pas seulement ce petit tas de secrets, de peurs, de désires et de cris, que tu appelles "moi", tu es la Réalité immortelle, "TAT TWAM ASI",
"TU ES CELA", qui ne meurt pas, tu es l'Absolu, tu es l'Infini.
Tout change, tout fuit, tout meurt, l'éternel Atma seul demeure.