C'est une double demi-erreur: les hindous ne sont pas tous végétariens, et des Indiens non hindous sont végétariens.
Le régime végétarien était, semble-t-il, ignoré dans l'Inde védique, le védisme étant la religion antérieure à l'hindouisme. Il aurait fait son apparition vers le VIè s. avant J.-C. avec le principe de non-nuisance (ahimsâ), ou refus de tuer.
Ce principe a été adopté partiellement par le bouddhisme et radicalement par le jaïnisme. Si les moines bouddhistes n'ont pas le droit de tuer des animaux, il ne leur est généralement pas interdit de manger de la viande ou du poisson à condition qu'ils n'aient pas participé à la mise à mort de l'animal: le Bouddha historique serait d'ailleurs décédé après avoir mangé un plat de porc. Toutefois, les moines bouddhistes (comme les moines
chrétiens) consomment habituellement peu de produits carnés (réputés engendrer des désirs violents et gêner la méditation) et ceux-ci leur sont déconseillés par des textes (le Lankâvatâra Sûtra) ou des écoles (le zen), et certains pieux laïcs se conforment à ces mises en garde. Des restrictions alimentaires beaucoup plus strictes sont exigées pour les ascètes du jaïnisme, religion soeur du bouddhisme, cantonnée à l'Inde. Le refus d'avaler même un moucheron peut aller jusqu'à porter un masque devant la bouche, à filtrer l'eau des puits ou à ne pas manger des produits poussant sous la terre (ils peuvent contenir des insectes); Même l'usage de la charrue est déconseillé (elle tue des vers). Le régime préconisé est végétalien (toutes les substances d'origine animale comme le lait et le beurre sont proscrites) et pas seulement végétarien.
Et comme le végétal est lui-même un être vivant, il ne faut pas piétiner les salades. Le peu que l'on absorbe (en dehors des périodes de jeûne) n'est qu'une concession à la nécessité de vivre pour... Cesser d'exister, une fois la/le moksha (délivrance de la spirale des réincarnations) obtenu(e). En pratique, cet ascétisme alimentaire est assoupli pour les laïques mais la non-consommation de viande ou de poisson demeure prescrite.
Pour les hindous, les lois de Manou (livre cinquième), texte datant du début de l'ère chrétienne, contiennent des dispositions parfois contradictoires. Si les membres des basses castes peuvent manger ce qu'ils veulent ,
ceux des trois premières castes (brahmane, kshatriya et vaishya) ne doivent absorber qu'une viande offerte en sacrifice aux dieux et sanctifiée par des prières. En cas d'infraction, le coupable sera dévoré dans un autre monde par les animaux illicitement consommés. En revanche, il peut être obligatoire de manger la chair des animaux sacrifiés. Et, en conclusion, il est conseillé de s'abstenir de toute espèce de viande... même de celle qui est permise. Les sacrifices animaux étant aujourd'hui beaucoup plus rares qu'au temps des lois de Manou, le végétarisme s'impose donc aux hindous des castes "pures".
En pratique, de 100 à 150 millions d'Indiens (sur une population d'un milliard d'habitants) sont végétariens et la grande majorité sont hindous. L'interdiction de manger du boeuf s'applique aux 800 millions d'hindous. Mais le poulet et le mouton demeurent largement consommés dans le pays et constituent des viandes "oecuméniques" puisqu'elles sont aussi autorisées par l'islam.
Cependant, la diversité religieuse du sous-continent indien ne facilite pas les repas en commun. Il y a un siècle, on disait que l'Inde n'avait pas de restaurants tant il était difficile de déjeuner hors de chez soi. La sacralisation de règles diététiques contradictoires engendrait un manque de convivialité. Pour les Latins, être convives, c'était à la fois vivre avec quelqu'un et prendre ses repas ensemble. Mais on ne peut manger avec tout le monde si on en mange pas de tout.
Or, pour un hindou (comme pour un juif) traditionnel, de la cuisson à la vaisselle, toutes les phases du repas risquent d'être en contradiction avec une règle religieuse. Et quand (à la différence du judaïsme) les règles ne sont pas les mêmes pour tous les fidèles d'une même religion, les dangers de pollution deviennent extrêmes. Naguère, un brahmane orthodoxe ne voyageait pas sans son cuisinier et les voyages à l'étranger (où les règles de pureté rituelle sont difficilement applicables) étaient déconseillés aux membres des castes élevées:
on les reprocha à Gandhi, un vaishya (producteur) en voie de "brahmanisation" et donc en quête d'une vie plus "pure". Aujourd'hui, les restaurants se multiplient mais les plus recherchés sont souvent tenus par des brahmanes dont les principes d'hygiène sont appréciés. L'occidentalisation de la société indienne perturbe cet ordre ancestral. Les Indiens oublient vite certaines prescriptions religieuses et sur les vols entre l'Inde et l'Europe, ils prennent souvent des menus avec viande. Les repas végétariens non consommés sont alors servis aux voyageurs occidentaux qui comprennent enfin que les hindous ne sont pas tous végétariens.
Odon Vallet
proposé par mamadomi