Peut-on définir un pays par un mot qui lui est étranger? L'Inde a sûrement des castes mais elle ignore ce terme européen dont le sens discuté traduit mal une réalité fort complexe où abondent les sous-castes.
"Caste" vient du portugais casta qui dérive du latin castus signifiant "exempte d'impureté", "conforme aux rites" (de purification). Mais casta a pris aussi, en espagnol et en portugais, le sens de race, c'est-à-dire de groupe possédant des caractères qui se transmettent de manière héréditaire.
Les castes indiennes correspondent aux deux significations. Le rang social se mesure par le degré de pureté, religieuse et corporelle, et les brahmanes, soumis à de nombreux rituels d'ablution, se situent au sommet de l'échelle des castes et du niveau d'hygiène. Ce qui leur permet de posséder des temples et d'ouvrir des restaurants: "cuisine de brahmane" est, en Inde, synonyme de "cordon-bleu". Mais ce rang social est également lié à des facteurs ethniques: les peaux foncées, trahissant des travaux pénibles sous le soleil, sont méprisées et les peaux claires, évoquant des nobles activités d'intérieur, sont recherchées. Il en était d'ailleurs de même en Europe avant la mode du bronzage mais l'Inde a voulu donner un caractère héréditaire à ces traits physiques: on naît dans une caste et on n'y rentre pas. Ce refus du mélange a inspiré les théories raciales de la fin du XIXè siècle, abusivement appelées "indo-européennes". Ce que les Occidentaux appellent "caste", les Indiens le nomment varna (couleur), par allusion non pas à la couleur de la peau mais à une teinte symbolisant la fonction principale de chaque caste: le blanc pur pour les prêtres (brahmanes), le rouge sang pour les guerriers (kshatriya), etc... Il y avait dans l'Inde védique (Ier millénaire avant J.-C.) trois varna, celles des prêtres, des guerriers et des producteurs (vaishya). Elles représentaient trois fonctions sociales essentielles (la souveraineté religieuse, la défense du pays, la production de biens) et Georges Dumézil a nommé trifonctionnalité ce système "indo-européen" qui, sous une forme atténuée, se retrouvait aussi bien à Rome qu'en Scandinavie. Avec le clergé, la noblesse et le tiers état, la société française de l'Ancien Régime n'était pas très éloignée de ce modèle indien.
A la fin de l'époque védique (derniers siècles avant J.-C.), on ajouta à cette triade
une quatrième catégorie, de rang social inférieur, celle des shudra (serviteurs). Cette inégalité fut ainsi justifiée et sacralisée par les lois de Manou: "Pour la propagation de la race humaine, de sa bouche, de son bras, de sa cuisse et de son pied, Brahma produisit le brahmane, le kshatriya, le vaishya et le shudra." Tous ceux qui refusaient cet ordre inégal étaient relégués dans une cinquième catégorie, celle des hors-castes, parfois appelés intouchables ou parias. Mais, pour les Indiens, les véritables castes sont non pas les quatre varna mais les centaines de jâti (naissances) qui les subdivisent en sous-castes, souvent locales. Il existe ainsi des dizaines de sous-castes de brahmanes ou de shudra qui structurent (et sclérosent) la société indienne. Les varna correspondent, à peu près, aux ordres de l'Ancien Régime féodal européen et les jâti aux corporations du Moyen Age.
Et, de même que la révolution de 1789 a supprimé les ordres et corporations, la Constitution indienne de 1950 a aboli les castes et sous-castes. Toutefois, pour la promotion sociale des basses castes, le gouvernement a réservé à leurs membres des quotas de postes dans la fonction publique. Les castes sont donc constitutionnellement supprimées et légalement rétablies. Cette contradiction se retrouve d'ailleurs dans le droit américain: selon la Déclaration d'indépendance de 1776, "les hommes sont créés égaux", mais en vertu des lois de discrimination positive (affirmation action), les universités réservent des places aux membres des minorités ethniques.
A ce communautarisme indo-américain s'opposent les principes éducatifs sino-français qui substituent le mérite à la naissance. Car la Chine impériale et la France royale puis républicaine sont les deux seuls pays au monde à avoir élaboré un système de concours accessibles à tous les candidats quelle que soit leur origine sociale, religieuse et ethnique. On est brahmane de naissance et mandarin par le mérite: le système des castes n'a pu s'exporter en Chine où toute notion de charge héréditaire ou de privilège transmissible était contraire à la morale confucéenne même si, en pratique, beaucoup de mandarins étaient fils de mandarins. La République française connaît aussi ses "castes" de hauts fonctionnaires et sa reproduction d'inégalités qui engendre une élite d''héritiers" et une frange de
rejetés: les "exclus" sont nos parias. Le régime des castes n'est donc pas uniquement indien même si l'hindouisme lui a donné une extrême rigidité en sacralisant la notion de "pureté". Il demeure très difficile à expliquer comme le montre une légère erreur du Robert historique. Le célèbre dictionnaire, habituellement remarquablement informé, affirme que les castes ont été "théoriquement abolies" (ndlr: texte écrit en 2002) par Gandhi. Or celui-ci, tout en regrettant leur existence, n'avait pas osé réclamer une suppression qu'il jugeait politiquement et théoriquement
prématurée: il s'était contenté de demander l'abrogation de la coutume la plus discriminante, l'intouchabilité. L'abollition théorique de toutes les castes est donc due au docteur Ambedkar, un juriste intouchable que le brahmane Nehru avait chargé de rédiger la Constitution indienne. C'est un quasi-inconnu en Occident alors qu'en Inde, il a sa statue sur la grand-place des 600 000 villages.