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Notre cerveau nous trompe
Ce jour-là, pour les besoins d'une démonstration sur les méthodes de relaxation, je fais monter Sophie sur une estrade devant une vingtaine de ses collègues de bureau. Elle glisse un doigt dans une petite bague connectée à un ordinateur et son rythme cardiaque est projeté sur un écran. Immédiatement, son coeur se met à battre la chamade comme si elle était exposée à un danger imminent. Pendant la pause, je regarde Christophe et Caroline, qui allument leur cigarette. Il est écrit sur le paquet "Fumer tue". Ils connaissent les dangers du tabac. Mais ils n'ont pas peur une seconde. Que se passe-t-il pour que notre cerveau nous trompe à ce point sur les véritables risques auxquels nous sommes exposés?
Nos réflexes de peur ont été programmés par des millions d'années d'évolution de notre cerveau limbique. Il a appris à répondre à certains dangers bien précis et pas à d'autres. Dans son livre sur le sujet¹, le professeur Paul Slovic, de l'université de l'Oregon, aux Etats-Unis, raconte comment ces vestiges du cerveau paléolithique continuent de nous guider aujourd'hui dans un monde pourtant complètement différent. Dans la savane ancestrale, avoir vingt paires d'yeux braquées sur vous en silence était toujours un signe de très mauvais augure. Normal que tous les signaux d'alarme pour Sophie se mettent au rouge face à ses collègues pourtant bienveillants... Mais les dangers plus théroriques de la cigarette, dont les conséquences ne se manifesteront que dans quelques années, n'ont jamais, eux, pu s'imprimer dans le verveau limbique. Les psychologues universitaires ont répertorié les situations qui nous font réagir:
- Elles sont personnelles et intentionnelles.
Nous sommes toujours prêts à voir une menace dans le comportement d'un individu, d'un animal ou d'un insecte qui s'approche de nous.
- Nous sommes sensibles à ce qui viole notre sens de la morale. Ce qui fait réagir certains, parfois violemment, face au dérangement climatique qui sera beaucoup plus nuisible, à terme, pour leur santé.
- Nous réagissons surtout aux dangers imminents, plutôt qu'à ceux à venir. Aucun adolescent n'accepterait de boire du lait tourné, mais il est plus difficile de le convaincre de mettre un préservatif pour se protéger du sida...
- Enfin, nous réagissons davantage aux changements brutaux -par ex la tempête de noël 1999- qu'aux transformations progressives, comme la fonte des glaciers, pourtant bien plus inquiétante pour l'avenir.
Comment apprendre à se libérer des peurs ancestrales devenues irrationnelles et à maîtriser les risques sur le long terme que notre cerveau "voit" moins bien? Dans son livre sur l'art du temps²►, mon oncle Jean-Louis Servan-Schreiber remarquait que, parmi les + grands patrons du monde, ceux dont les salaires sont les plus élevés sont aussi ceux qui ont la vision à pluslong terme de leur entreprise. Dans nos vies quotidiennes, il s'agit de faire les efforts nécessaires pour s'éduquer, pour élever au mieux ses enfants, pour atteindre son plein potentiel de santé... C'est de cette capacité, prendre en compte le long terme plutôt que de réagir aux impératifs de l'immédiat dictés par notre cerveau ancestral, que dépendra l'avenir de notre société humaine sur cette planète.
David Servan-Schreiber, Neuropsychiatre, auteur de Guérir et d'Anticancer ("Evolution", 2005 et 2009), il a fondé et dirigé un centre de médecine intégrative à l'université de Pittsburgh, aux Etats-Unis.
¹The Perception of Risk de Paul Slovic (Earthscan Publications Ltd, 2000)
²Le Nouvel Art du temps de Jean-Louis Servan-Schreiber (LGF, "Le Livre de poche", 2002)
proposé par mamadomi