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David Fuhrer, designer suisse
Polis décomposée
Le monde culturel est l'objet de ce jeu de dissociations analytiques qui engendrent un rapport schizophrénique au réel.
La pensée politique des Lumières s'est autorisée à décomposer ma société jusqu'à parvenir à l'élément simple à partir duquel on pourrait repenser rationnellement le politique. L'individu apparaît ainsi comme l'atome politique par excellence: le contractualisme et le libéralisme ont en commun de penser la cité à partir de lui et en fonction de lui. Qu'il s'agisse de concevoir une norme abstraite fondatrice de légitimité ou de penser un système de lois garant de la liberté d'action, dans les 2 cas, l'individu est pensé comme référence, comme principe et comme fin. Or ce modèle présente à l'évidence des effets pervers.
Historiquement, la volonté de commencer à neuf, d'imposer un modèle rationnel en faisant abstraction du passé a conduit à faire concrètement table rase du passé. La terreur est emblématique du règne de l'abstraction qui fait violence à la réalité.
Une fois parvenues au pouvoir, ces abstractions nous ont offert le spectacle le + prodigieux qu'il nous ait jamais été donné de contempler depuis que l'humanité existe: la tentative de recommencer entièrement la constitution d'un Etat en détruisant tout ce qui existait et en s'appuyant sur la pensée [...] cette tentative a entraîné la situation la + effroyable et la + cruelle.
Par ailleurs, la survalorisation de la sphère privée conduit presque insensiblement à l'abolition du lien politique; chaque individu, égal à tous les autres n'a rien à attendre d'eux;
chacun, préoccupé de son bien-être est enclin à négliger l'exercice de sa liberté politique laissant s'instaurer un despotisme nouveau, une tutelle douce et bienveillante qui prend en charge la logique de la consommation, les campagnes de prophylaxie... et va jusqu'à ôter le soin de penser et le souci de vivre.
Cette logique de dissociation des éléments conduit à reconsidérer le rapport à l'histoire. La raison, qui se pense elle-même comme normative, autonome et universelle, n'a pas structurellement besoin d'une référence au passé. Ses principes sont essentiellement an-historiques. De +, l'essor technologique engendre un déplacement de l'action de l'homme: il fait la nature à son image. En conséquence, le présent tend ainsi à être pensé comme une réalité autonome, sans lien constitutif avec le passé.
Or le passé est fondateur non seulement du présent dans sa réalité objective mais de la conscience que nous pouvons en avoir.
Nous sommes en danger d'oubli et un tel oubli -abstraction faite des richesses qu'il pourrait nous faire perdre - signifierait humainement que nous nous priverions d'une dimension, la dimension de la profondeur de l'existence humaine. Car la mémoire et la profondeur sont la même chose ou plutôt la profondeur ne peut être atteinte par l'homme autrement que par le souvenir.
Il faut, en effet, dans la pratique humaine, distinguer la production offerte à la consommation de l'oeuvre qui est durable, et subsiste dans le monde perçu au-delà même de son auteur. Le propre de la poesis est d'introduire ainsi une objectivité qui lie les générations et fait signe vers ce qui n'est plus mais structure ce qui est. L'action, qui n'est ni le travail évanescent ni l'oeuvre subsistante peut avoir une valeur constitutive: elle ne peut se maintenir que par cette espèce d'oeuvre que sont la parole et la mémoire collective. Ainsi, + la mémoire s'estompe + triomphe la pure logique de la consommation: ce qui subsiste disparaît au profit de ce qui circule pour la satisfaction des besoins; l'action retombe dans le néant et l'oeuvre ne renvoie à rien d'autre qu'à elle-même.
La culture concerne les objets et est un phénomène du monde; le loisir concerne les gens et est un phénomène de la vie. Un objet est culturel selon la durée de sa permanence; son caractère durable est l'exact opposé du caractère fonctionnel, qualité qui le fait disparaître par utilisation et par usure.
Il est grand temps de retrouver le monde! Il faut en appeler à une post-modernité apocalyptique,
à un dévoilement du sens par le refus de l'abstraction. Que l'excès de dislocation du réel conduise à en dévoiler à nouveau l'unité.
Frédéric Laupies
proposé par mamadomi