C'est une idée à moitié juste et une étymologie à demi fausse. "Religion" vient du latin religio désignant l'attention scrupuleuse, la crainte pieuse, la dévotion cultuelle et l'effacement d'une culpabilité par un sacrifice d'expiation. Ce nom est issu du verbe relegere exprimant l'idée de repasser (par la pensée), de recueillir (une tradition), de relire (un ouvrage). La religion était, pour les Romains, une crainte pieuse qui renvoyait à de vieux principes ou à de vieilles pratiques et incitait au recueillement de l'esprit et à la récollection de l'âme. En ce sens, la religion fait retour sur le passé et sacralise les "immortels": c'est un frein à l'innovation plus qu'un lien entre les êtres.
Mais tous les citoyens d'une même ville sacrifient aux mêmes dieux et, après la conversion au christianisme, la communauté religieuse s'étendit aux dimensions de l'Empire. La religion apparaît alors comme un lien spirituel, un attachement aux mêmes valeurs, un trait d'union entre l'homme et Dieu comme entre les membres d'une même Eglise. Il est donc tentant de faire dériver religio de religare, signifiant "relier". Cette étymologie populaire, historiquement fausse, est théologiquement juste et, dans son Epître aux Romains (12,41), saint Paul rappelle que "comme nous avons plusieurs membres d'un seul corps, nous sommes un seul corps en Christ". La religion devient lien social et chaîne mystique.
Pour les Grecs, la religion (therapeia) était un "soin" aux dieux et à leurs autels, pour les Chinois (jiao) un "enseignement" des maîtres à leurs disciples. Chaque langue a donc privilégié un des aspects de la religion pour lui donner un nom, mais on pourrait tout aussi bien inverser ces termes et condidérer la religion chinoise comme une thérapie (le taoïsme est d'abord une médecine sacrée) et la religion grecque comme un enseignement (la gnose des cultes à mystères).
Quant à la double étymologie latine, elle s'applique bien à la plupart des sytèmes religieux du monde. Hors l'hypothétique âge d'or d'une innocence primitive, il n'y a guère de religion sans scurpule: la religio est bien un scrupulum, le scrupule étant, à l'origine, une petite pierre pointue, une gêne à l'action, un obstacle à l'avancement comme un caillou dans la chaussure.
Ce frein de la morale peut venir de la peur de Dieu et la Bible nomme "craignants-Dieu" tous les croyants même non pratiquants. Une Eglise protestante, la Société des Amis, est même connue sous son surnom de Quakers (G. Fox►), les "Trembleurs" (devant Dieu), qui est désormais une célèbre marque de corn-flakes. Mais une crainte, obsessionnelle ou révérencieuse, ne suffit pas à créer un système de croyances et de pratiques. Pour devenir une religion instituée, il lui faut aussi tisser des liens entre fidèles, nouer une amitié entre membres d'une même communauté que l'islam nomme oumma et le christianisme "Eglise" (du grec ecclésia, "assemblée"). Plus la religion relie, plus elle divise. Elle creuse un fossé entre croyants et incroyants, fidèles et infidèles, pieux et impies. En multipliant les obligations alimentaires ou vestimentaires, une religion crée l'uniforme entre les siens et le contraste avec les autres. Lorsque la différence n'est plus vivable, il n'y a que la guerre pour rétablir le droit d'autrui. Le lien religieux est, comme le noeud gordien, si serré qu'il faut le trancher pour le défaire. On peut amender une loi, modifier un contrat, voire organiser un divorce, on ne négocie pas une religion.
L'idée même de compromis, nécessaire à tout oecuménisme (les grands conciles chrétiens sont dits, justement, oecuméniques), semble une injure à la vérité, confondue avec l'erreur. Quand Jésus, pharisien schismatique, disait annoncer la vérité, Pilate lui répondit: "Qu'est-ce que la vérité?" (Jean 18,38). Mais le scepticisme du préfet n'empêcha pas la Crucifixion. Si le Christ avait relativisé la foi et "mis de l'eau dans son vin", il eût sans doute évité la mort brutale. Mais il n'y aurait pas aujourd'hui cinq cent mille prêtres pour célébrer son sacrifice au cours de messes où, justement, ils mettent de l'eau dans le vin pour symboliser l'"eau" sortie du côté du crucifié en même temps que son sang.
Si la religion divise, la "Terre sainte" est le lieu de toutes les divisions où rivalisent quatorze confessions chrétiennes traditionnelles auxquelles s'ajoutent de nombreuses communautés protestantes plus récentes, soit une trentaine d'Eglises pour une seule foi et un seul baptême. Les édifices du culte sont des lieux de conflit: à Bethléem, orthodoxes, arméniens et franciscains se partagent et se disputent la basilique de la Nativité. A Jérusalem, catholiques latins, grecs orthodoxes, arméniens, syriaques, coptes et éthiopiens cohabitent difficilement au Saint-sépulcre dont la clef, pour éviter les disputes est confiée à une famille... musulmane. Ainsi est vérifiée la prophétie de Jésus: "Pensez-vous que je sois venu apporter la paix à la terre?
Non, plutôt la division. Désormais, s'il y a cinq personnes dans une maison, elles seront divisées: trois contre deux et deux contre trois" (luc 13,51). La discorde est une valeur évangélique et, sans les premiers baptisés qui rompirent avec leur famille juive ou "païenne", il n'y aurait jamais eu de christianisme.