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En recherchant l'origine des pouvoirs extraordinaires attribués au parfum, j'ai été frappée par la constataion suivante: l'odeur et le sang ont été pensés dans la médecine ancienne de façon analogique. Mauvaise, l'odeur est source de maladie, d'épidémie et de mort; bonne, elle fortifie, désinfecte, guérit. Le bon sang, le "sang vermeil", est le support de la santé et de la vie et rien n
'est plus propre, selon ◄Ambroise Paré, à conforter le coeur. Mais il est susceptible de se corrompre et cette putridité interne rend l'organisme réceptif aux attaques venues de l'extérieur. C'est cette conception duelle qu'exprime le docteur Philippe Hecquet► vers le milieu du XVIIIè siècle:
"Le sang est le trésor de vie, mais il est aussi le trésor de mort, càd le fond des + cruelles maladies."
En pratiquant conjointement pendant des siècles l'aromathérapie et la saignée, la médecine suggère un rapport + singulier entre 2 substances apparemment étrangères l'une à l'autre.
Il est vrai que la naissance des parfums comme de la saignée baigne dans un fort contexte mythique. L'origine des diverses gommes aromatiques demeura, dans les civilisations antiques qui en firent grand usage, empreinte d'un certain mystère. Leurs variétés, les lieux et les conditions de leur exploitation n'étaient connus que d'une manière imprécise. Pour les Egyptiens, les aromates rares et exotiques provenaient du "Pays du dieu et de Pount" qui correspondait approximativement aux terres bordant la mer Rouge. Hérodote, quant à lui, situait leur berceau en Arabie,
"seul pays du monde qui produise l'encens, la myrrhe, la cassia, le cinnamome et le laudanum".
Les naturalistes grecs allaient parfois jusqu'à imaginer que l'encens et la myrrhe provenaient d'un même arbre.
Ce halo mystérieux a été favorable à l'élaboration de nombreuses représentations mythiques. Ainsi la légende du "Naufragé" nous donne une idée de la façon dont les Egyptiens du Moyen Empire imaginaient la terre des parfums. Echoué sur une île luxurante, le narrateur voit apparaître un serpent gigantesque, long de 30 coudées, au corps couvert d'or et aux sourcils de lapis-lazuli, qui lui dit:
"Je suis le souverain de Pount, et c'est à moi qu'apparteint la myrrhe."
Les récits grecs sont, eux aussi, fortement mêlés de merveilleux. Pline l'Ancien et Théophraste► insistent sur le caractère sacré de l'exploitation de l'encens. D'après ▼Hérodote, la récolte de la cassie et du cinnamome est une aventure dangereuse. Ceux qui la pratiquent doivent affronter des animaux ailés, qui menacent leurs yeux, ou suer de ruse pour parvenir à leurs fins. C'est aussi de cette contrée que vient le phénix, l'oiseau fantastique qui renaît de ses cendres, dont on a pu dire qu'il y a entre lui et les aromates une "consubstantialité".
La saignée a également une aura mythique. Selon une légende dont Pline► se fait l'écho, ce serait l'hippopotame qui, en pratiquant sur lui-même la saignée, en aurait donné l'idée aux hommes. Une autre tradition rapporte que le médecin grec ◄Podalire, revenant de la guerre de Troie, fut jeté par une tempête sur les côtes de Carie. Un pâtre le conduisit auprès du roi de cette province dont la fille, Syrna, était tombée du haut de son palais.
"Podalire, en saignant les 2 bras de la princesse, réussit à lui conserver la vie; ce fut du moins l'opinion du père, qui, pour récompense, lui donna sa fille en mariage et la Chersonèse en dot."
D'origine pareillement fabuleuse, les parfums et la saignée ont connu un destin thérapeutique commun. L'émission de sang précède ou suit l'application de médications parfumées:
"Quelques-uns après qu'on a esté saigné la 1ère fois, indique Ficin►, appliquent un épithème (lotion ou poudre parfumé) mais les plus sages le font au commencement et le renouvellent."
L'excès de sang, même pur (ainsi que d'humeurs, considérées comme des "sortes" de sang), représente un danger. Trop abondant dans les veines, il est susceptible de modifications néfastes car "tant plus y a de vin dans un vaisseau tant plus fort et piquant vinaigre devient-il".
Ambroise Paré approuve la saignée lorsque les veines sont trop gonflées: une surabondance de sang étouffe la chaleur naturelle de même que
"la mèche s'éteint en une lampe lors qu'il y a trop d'huile".
Mais elle doit être pratiquée avec prudence et discernement.
Au XVIIè et au XVIIIè s., pourtant, la saignée va donner lieu à bien des outrances dont témoigne la ◄princesse Palatine:
"Les docteurs ont fait dix saignées si terribles à mon cousin de La Trémoille que, quand on l'ouvrit, on n'a découvert d'autre cause de sa mort que celle-ci: il n'avait plus une goutte de sang dans les veines. Il y a 2 ans, le même médecin a exécuté de la même façon la femme de ce seigneur."
Ces excès sont à rapprocher de ceux suscités par l'extraordinaire engouement pour les senteurs. C'est pour en avoir abusé que Louis XIV leur devint complètement allergique.
Aux frontières de la médecine et de la magie, j'ai rencontré une conjonction identique entre le sang et le parfum dans les écrits des médecins spagiriques. La Philosophe occulte de Cornélius Agrippa►, par ex, perpétue au XVIè s. les recettes de l'alchimie médiévale. Liés à tout
un système de sympathies énergétiques ou d'antipathies répulsives, les parfums recommandés pour bénéficier d'une conjonction planétaire favorable sont tirés, à quelques détails près, des Secrets du Petit Albert. Le parfum à la Lune est élaboré
avec la tête
d'une grenouille, les yeux d'un taureau, de la ▲graine de pavot blanc, du camphre, de l'encens, du sang menstruel ou celui d'une oie. Dans le parfum à Saturne entrent ◄pavot noir, jusquiame►, ▼racine de mandragore, sang de chat et de chauve-souris. La faveur de Jupiter se gagne avec la semence de
frêne, le bois d'aloès▼, le storax, le ▼benjoin, la cervelle de cerf, le
sang de cigogne ou d'hirondelle. Celle de Vénus, avec le musc, l'ambre, les roses rouges, des cervelles de passereaux et du sang de pigeon. La protection de
Mercure s'obtient par le mastic, les girofles, la cervelle de renard ou de belette et le sang d'une pie.
Certains commentateurs ont avancé que ces formules avaient un sens caché. Ainsi, la "tête de grenouille" renverrait à la renoncule, l'"oeil de taureau" à l'oeillet rouge, la "cervelle" à la cérase ou gomme du cerisier, le "sang" au sang-dragon, càd à la résine du dragonnier. Cependant, lorsqu'il veut justifier l'efficacité de certains baumes "pour faire aimer", Agrippa présente une explication qui paraît impliquer l'utilisation effective de sang. L'"esprit" de l'homme étant constitué d'une vapeur de sang, "il est bon de composer ces emplâtres des onguents de semblables vapeurs, qui aient plus de rapport en substance avec notre esprit, l'attirent plus par leur ressemblance et le transforment". Mais que l'on fasse une lecture directe ou cryptographique de ces "parfums" destinés à se concilier la faveur des planètes ou de la personne convoitée, il est indiscutable que les matières odorantes et le sang, symbolisé ou non, concourent à leur fonction médiatrice.
J'ai trouvé d'autres illustrations de cette médiation concurrente dans les civilisations + les différentes, en particulier lorsqu'il s'agit d'interroger les dieux ou de solemniser les pactes entre les hommes. C'est au milieu des fumigations odorantes du laurier sacré que la prêtresse d'Apollon (les Sibylles)► rendait ses oracles; c'est par le rite de la main plongée dans le parfum que se scellait chez les Arabes une
alliance importante. A Argos, ◄la pythie prophétisait après avoir bu le sang d'un agneau et la main plongée dans le sang avait précédé, chez les Arabes, le pacte des "Parfumés". Que les 2 substances soient si souvent impliquées dans des actes qui relèvent du sacré m'a conduit à me demander s'il n'y aurait pas entre le sang et le parfum une correspondance + profonde qu'une simple similitude fonctionnelle et qui permettrait d'expliquer l'importance des pouvoirs accordés à ce dernier.
Annick Le Guérer
proposé par mamadomi
art. psycho/santé n°250