Connues dès l'Antiquité et ayant fait au XIXè siècle l'objet de quelques contributions importantes, les hallucinations olfactives focalisent aussi les inquiétudes médicales. En 1965, Habeck présente quatre cas de patients souffrant de délire hypocondriaque et se plaignant de répandre toutes sortes d'effluves mauséablonds. La certitude d'incommoder leur entourage par leurs odeurs d'alcool, d'amoniaque, de vieux fromage, de pieds, d'urine ou d'excréments s'accompagne d'une impression de transformation corporelle les conduisant à se replier sur eux-mêmes, voire même, pour l'un d'entre-eux, à se suicider. La même année et la suivante, Popella et Greger, Kimura, Mott, Di Maio, Videbech, Kateryniuk, publient également leur matériel clinique sur ce sujet. En 1967, Klages et ses collaborateurs soulignent le pourcentage élevé de sensations olfactives hallucinatoires chez les schizophrènes, leur caractère invariablement désagréable et les affects toujours pénibles qui les accompagnent. Il fudrait montrer, estiment-ils, toute l'importance de l'odorat en psychologie et en psychopathologie. L'apport de la phénoménologie
C'est précisément ce que parvient à faire l'année suivante H. Tellenbach. A la croisée de la philosophie, de la phénoménologie et de la psychiatrie, il renouvelle véritablement les représentations des troubles de l'olfaction en les repensant en dehors des notions freudiennes de refoulement, d'organisation prégénitale, de fixation libidinale et d'insuffisance de maturité affective. En rappelant la primauté du flair dans le diagnostic, il renoue aussi avec toute une tradition qui s'insurge contre le dédain dans lequel est tenu l'odorat et qui, de Denys l'Aréopagite à Jean Nogué, affirme sa valeur cognitive. Instrument d'une connaissance subtile, il doit permettre au thérapeute formé à l'école des Anciens de flairer les altérations de la présence à soi et au monde. A l'encontre des idées reçues, il montre aussi que ce sens, loin d'être tombé en désuétude, continue de jouer un rôle primordial dans la vie quotidienne. A l'opposé de Kant qui traitait l'odorat et le goût de facultés inférieures parce que trop proches du corps et donc incapables de penser, Tellenbach considère qu'ils jouent un rôle tout à fait essentiel dans la rencontre avec l'autre et la fréquentation de la réalité. Ces deux sens de l'affect et du contact, qu'en raison de leur complémentarité il réunit et désigne sous le terme de "sens oral", sont, selon lui, indispensables à la saisie de données extrêmement fines, prérationnelles, celles de l'indicible qui se dégage d'un être, d'une chose, d'un lieu, d'une situation. L'odorat, comme le goût, en établissant un rapport fusionnel avec le monde, livrent non seulement les substances mais aussi les ambiances, les climats, les vécus existentiels. Bref, tout ce qui relève de "l'atmosphérique". De par ses liens avec la respiration,
le pneuma et l'air, l'odorat a une vocation toute particulière au "flaire d'atmosphère", d'où son évident intérêt pour la clinique. Le médecin expérimenté doit pouvoir percevoir dans ce qui émane du malade l'altération d'ensemble de la forme du Dasein. Et de rappeler à ce propos que le psychiatre Rumke "avoue qu'il se laisse amener à diagnostiquer une schizophrénie authentique par le vécu précoce... surgissant chez l'enquêteur". Ce qu'il nomme ainsi, précise Tellenbach, "se dégage d'un flaire spécifiquement atmosphérique de certains schizophrènes". Cette compréhension instinctive, intuitive et prélinguistique "l'odorat est un sens sans langage) qu'autorise le "flairement" n'est pas sans évoquer l'invitation de Nietzsche aux psychologues: préférer le "flair" à la raison, revalorisation qui aboutissait déjà à affirmer le primat d'une métaolfaction, prompte à sonder les âmes et les coeurs.
Chez Tellenbach également, l'odorat prend toute sa valeur dans une métasensorialité habile à flairer les mondes et leurs fléchissement. Il interprète la crise d'Aliocha dans Les Frères Katamazov comme particulièrement révélatrice des évolutions critiques qu'une modification atmosphérique peut induire. Lorsque, au lieu du parfum de sainteté espéré, une odeur de putréfaction se dégage du cadavre de Zosime, c'est l'odeur du doute et de la haine qui envahit les croyants. A l'atmosphère de pureté et de fraîcheur, de confiance et d'idéal, qui émanait du staretz de son vivant, succède une pestilence qui jette le héros de Dostoïevski dans un désarroi et un trouble spirituel profonds. Si le "grand livre de l'humain" est convoqué dans Goût et Atmosphère (H. Tellenbach), c'est pour insister sur l'intérêt des vécus olfactifs et gustatifs dans l'appréhension des altérations du rapport à soi et au monde. Ainsi, lorsqu'un affaiblissement du goût et de l'odorat, voire même la perte complète de ce sens, adviennent dans la mélancolie, cette déficience dynamique de l'aperception sensorielle se rattache au syndrome de dépersonnalisation. Dans d'autres formes plus sévères de la maladie, des illusions oflfactives peuvent survenir. La plainte porte alors sur d'immonde effluves montant des profondeurs du corps. L'existence est alors traversée et dominée par les catégories de la faute et du corrompu. "Avec la perception du relent de la pourriture et de la dépravation propres est immédiatement donnée l'ambiance de l'écoeurement. Le mélancolique a la nausée devant soi-même, mais doit pourtant, sous la contrainte
même d'une amputation à soi accrue, ex-sister ce soi-même." Dans les illusions olfactives phobiques, le malade, également captif de son émanation mauséabonde, ne peut plus "se sentir" et s'exclut de toute communication. La fétidité et la pollution supposées symboliseraient une vie privée de possibilités de purification, dépouillée de sa direction d'avenir. De tels délires seraient d'une actualité particulière au Japon où ils supplanteraient les névroses de contact. "Mystérieux changement, s'interroge Tellenbach, dans l'expression de la honte?" Dans les psychoses paranoïdes de l'odeur propre, caractérisées par la perception illusoire d'exhalaisons putrides provenant de la surface du corps, l'odieux dont l'odeur est porteuse modifie aussi de fond en comble la relation à la réalité. Les patients de nature sensible, pudique et réservée vivent dans l'humiliation... "touchés jusqu'au tréfonds du rayonnement odorant supposé de leur corps", torturés par la conscience impuissante de s'imposer à leur entourage, ils considèrent, résignés, leur mal sentir comme un châtiment. Dans un environnement où s'accroît la tendance à la désodorisation, le paranoïaque olfactif, piégé par son aura odorante, craint toujours d'être pris en flagrant délit d'odeur corporelle. S'expérimentant comme objet de dégoût, il croit entendre rire de son odeur, voir froncer le nez sur son passage. "L'olfaction est ici à l'unisson de la cote que le monde environnant attribue aux malades: hauteur, rejet, mépris, discrimination."
A la différence des effluves naturels et homogènes des mélancoliques et paranoïaques, les émanations dont se plaignent les schizophrènes sont beaucoup plus complexes et étranges, dépassant même souvent l'expérience. Cette employée de banque, âgée de trente-huit ans, présentant de singulières perturbations corporelles, déclarait exhaler des relents bizarres. Son haleine avait communiqué au sous-main une odeur de vieux harnais. Sa peau sentait le serpent. Plusieurs lavages journaliers ne parvenaient pas à atténuer l'exhalaison écoeurante, impossible à décrire mais qui "semblait avoir une connotation sexuelle". Elle échappait de ses bras, de ses mains, faisait tourner la pâtisserie, rendait nerveux ses interlocuteurs. "Tout le monde l'évitait, elle ne pouvait plus aller nulle part. Le chef sentait ce qu'elle pensait. Les odeurs qu'elle émettait avaient un rythme; elle ne comprenait pas ce que c'était, mais ne voulait pas jouer les sottes. Je rends tout le monde fou par ma présence, gémissait-elle... Personne ne peut plus me sentir; moi non plus."
Pour Tellenbach, l'ampleur de la perte de la liberté, de l'aliénation du soi, s'exprime dramatiquement dans cette destruction de l'atmosphérique, dans cet "effondrement de l'atmosphère propre au sens d'une sphère protectrice
dont la disparition livre sans merci l'intériorité à une prise étrangère". La préhistoire de la malade montre, en effet, l'absence d'une chaude vie familiale qui permet à l'enfant de se constituer à son tour un nimbe protecteur garantissant l'évolution vers l'autonomie. Et Tellenbach de rappeller l'importance, pour le nouveau-né, de l'aura odorante de la mère qui le rassure et l'apaise. Privé de ce sûr abri maternel, il est comme mis à nu et se trouve exposé à de graves troubles relationnels, pouvant aboutir au marasme et à la mort. Les vécus oro-olfactifs des schizophrènes, affirme-t-il, montrent l'atmosphère de l'effrayant. Victimes sans défense d'un monde continuellement hostile qui traque ses proies dans le moindre recoin de l'espace corporel interne, les malades ne sont plus seulement la source d'odeurs intolérables, ils en sont aussi traversés, submergés. Le diable, prétend cette femme, enfonce la nuit des animaux morts et malodorants dans son nez et sa gorge
. Le matin, elle se réveille avec un goût de fumier. Depuis une semaine, un enfant n'arrête pas de remplir un tuyau à purin placé dans sa bouche. Elle croit "qu'elle peut perdre la raison par le tuyau qui serpente". En dépit de la publication d'autres travaux provenant de psychiatres, de neurologues et de biologistes, le plaidoyer de Tellenbach en faveur de l'exploration de ce sens, sa conviction qu'il nous révèle une "vérité" dans la rencontre et la fréquentation de la réalité, ne paraissent pas avoir incité les psychanalystes à s'intéresser davantage à l'olfaction. Lacan n'avait-il pas déclaré, quelques années auparavant:
"La régression organique chez l'homme de son odorat est pour beaucoup dans son accès à la dimension de l'autre"?
Cette faculté primitive, trop proche de la bête, reste un obstacle à la socialisation.