Le mois d'avril touchait à sa fin. J'allais rendre visite à Fâris Karâmé et revoir Salma dans leur beau jardin. Assis face à elle, je contemplais sa grâce, m'émerveillais de ses dons et écoutais le silence de sa mélancolie. Une main invisible semblait vouloir m'attirer vers la mystérieuse tristesse qui émanait de tout son être. Chacune de ces visites me révélait une nouvelle facette de sa beauté et les secrets que je lisais comme dans un livre ouvert, avec tant de facilité, m'enchantaient et m'émerveillaient! Mais parviendrais-je à en achever la lecture?
La femme que les dieux ont dotée de la noblesse d'âme et de la beauté du corps est une réalité à la fois évidente et trouble que nous ne pouvons comprendre qu'avec l'amour et ne caresser qu'avec l'amour et ne caresser qu'avec la chasteté. Lorsque nous voulons la décrire avec des mots, elle disparaît derrière un voile de confusion et d'ambiguïté.
Salma Kârâmé était cette beauté, mais comment vous dire qui était Salma Karâmé? Comment celui qui est mort peut-il se souvenir du chant du rossignol, du murmure de la rose ou du frémissement du ruisseau? Comment le prisonnier, alourdi par ses chaînes, peut-il courir après la brise de l'aube? Se taire n'est-il pas plus pesant que parler? La crainte m'empêchera-t-elle de dévoiler une des ombres de Salma par de piètres mots si je suis incapable d'en dessiner la vérité avec des lignes d'or? Un homme affamé qui marche dans le désert peut-il refuser le pain sec lorsque le Ciel ne lui acorde ni la manne ni le miel?
Dans sa robe de soie blanche, Salma évoluait avec lenteur et grâce, elle ressemblait à un rayon de lune qui serait entré par la croisée. Ses lèvres carmin laissaient échapper une voix douce et discrète, entrecoupée de soupirs, dont les mots coulaient comme les gouttes de rosée tombent sur les pétales des fleurs au souffle du vent. Et son visage? Qui pourrait décrire cette paisible souffrance, cachée mais perceptible derrière la pâleur de son voile diaphane. Quelle langue utiliser pour rendre l'expression de chacun de ses traits? Sa beauté, peu classique, était étrange comme un rêve, comme une vision qu'aucun pinceau de peintre ne pourrait reproduire ni aucun burin de sculpteur ne pourrait graver dans le marbre. Comment décrire ce qui révèle, à chaque instant, un nouveau secret de l'âme et évoque un monde tout autre que le nôtre?
La beauté de Salma n'était pas dans sa chevelure dorée mais dans le halo de vertu et de pureté qui la nimbait; elle n'était pas dans ses grands yeux mais dans la lumière qui en émanait; elle n'était pas dans ses grands yeux mais dans la lumière qui en émanait; elle n'était pas dans ses lèvres vermeilles mais dans la douceur de ses paroles; elle n'était pas dans son cou d'ivoire mais dans la légère courbure de son front. Ce n'était pas la perfection de son corps que l'on remarquait mais la noblesse de son âme qui l'illuminait telle une torche blanche et ardente flottant entre la terre et l'infini.
La beauté de salma était un don comparable au génie poétique que nous contemplons dans les oeuvres sublimes des poètes. Mais ces poètes sont malheureux car, si haut leur esprit puisse-t-il s'élever, ils sont prisonniers d'un monde de larmes.
Salma réfléchissait beaucoup et parlait peu, son silence était une musique qui m'emportait dans un monde de rêves inaccessibles où j'entendais les battements de son coeur et voyais se dessiner devant mes yeux ses pensées et ses sentiments.
Une grande tristesse, profondément touchante, auréolait sa singulière et majestueuse beauté, l'enveloppait comme une écharpe dont les fibres laisseraient voir son âme, tel l'arbre fleuri qui apparaît plus beau encore à travers la brume de l'aube. La tristesse qui emplissait son âme emplissait également la mienne, chacun pouvait voir sur le visage de l'autre ce que ressentait son coeur et entendre par la voix de l'autre l'écho de ce que sa poitrine recelait. Les dieux avaient créé nos deux corps à partir d'un seul, complet, et cette séparation n'était que souffrance pour nos âmes.
L'âme triste trouve le repos en fusionnant avec une autre, semblable à elle, qui partage la même sensibilité, comme l'étranger qui rencontre elle, qui partage la même sensibilité, comme l'étranger qui rencontre l'un des siens en terre étrangère. La tristesse unit les coeurs plus étroitement que la joie et les plaisirs. L'amour, lorsqu'il est baigné par les larmes, est pur, beau et éternel!