Ce logion rappelle l'importance du terrain qui reçoit la semence. La croissance du germe divin semé en chacun de nous dépend de notre façon de le recevoir. La parole varie selon l'oreille qui l'écoute. La semence -càd l'information créatrice- est la même pour tous; si les fruits varient, c'est en raison du terrain qui reçoit.
La route symbolise "la voie ordinaire", la grande rue avec ses distractions. L'information créatrice reçue dans une conscience dispersée, distraite, ne peut pas s'épanouir dans l'homme; elle n'entre pas au-dedans, elle n'habite pas notre profondeur: on peut réduire l'Evangile à une conversation de salon, à un pépiement de pies ou de moineaux, à un produit de consommation ou de divertissement comme les autres...
La semence peut tomber également parmi les épines. Le buisson épineux sympbolise la conscience critique, analytique, qui caractérise certains esprits contemporains et qui étouffe la spontanéité de la vie. Là aussi l'information créatrice ne peut pas s'incarner et s'exprimer.
La connaissance de soi dont parle l'Evangile n'est pas introspection, auto-analyse perpétuelle qui nous inhibe et nous stérilise. C'est un état d'attention à ce qui est -sans jugement, "sans pourquoi", disait maître Eckart. Le ver au milieu des épines qui risque de nous ronger, c'est le narcissisme. La conscience sans cesse retournée sur elle-même, qui empêche le mouvement même du logos dans son essentiel déploiement.
La rocaille dans laquelle la semence ne peut entrer symbolise dans la Bible la dureté du coeur - "Le coeur de pierre'", celui qui se ferme se refuse aux informations créatrices. C'est la chose la plus grave qui puisse nous arriver, "que notre coeur de chair devienne un coeur de pierre". Souvent nous sommes durs parce que nous avons peur. Le corps lui-même se crispe, se ferme, se défend et secrète dans nos muscles une étrange cuirasse. On confond la dureté avec la force. La dureté extérieure cache la faiblesse ou la mollesse intérieure comme la carapace de l'écrevisse. Celui qui est solide au-dedans -qui a une colonne vertébrale, n'a pas besoin de "jouer au dur"; au contraire il peut même se montrer tendre, vulnérable, et accueillir sans crainte l'information créatrice. Il devient ainsi une bonne terre.
La bonne terre, c'est le coeur labouré - ce thème reviendra dans l'Evangile selon Thomas. Labouré par l'ascèse ou par les épreuves de la vie, il est devenu moins dur, moins distrait, moins égocentré. Ce long labour a ôté de lui ce qu'il avait d'épines et de rocailles. Il est ouvert désormais à l'essentiel et il devient capable d'écouter et de méditer la Parole de Dieu, l'information créatrice qui murmure dans ses veines, et alors le beau fruit de l'Eveil commence à se lever.