"Pour vous qui suis-je?" La question est posée dans les synoptiques comme dans l'Evangile selon Thomas. Ici Pierre ne confesse pas le Messie, mais voit dans Jésus un ange - un "envoyé". Chacun perçoit Jésus selon son niveau de conscience. Pour les uns, "tu es Elie", pour les autres, un philosophe sage, c'est-à-dire quelqu'un qui ne se contente pas d'annoncer la parole comme les envoyés ou les prophètes, mais qui la vit, l'incarne (le Coran dira plus tard que Jésus est "le sceau de la sainteté"). Mais c'est Thomas qui semble le plus proche du mystère de son Être. Par la connaissance de Soi, il est descendu dans les profondeurs de l'"homo absconditus" à l'image du "Deus absconditus". Il a fait l'expérience de l'Ineffable, de l'Inconnaissable en lui, aussi peut-il reconnaître dans l'Autre.
"Maître ma bouche n'acceptera absolument pas que je dise à quoi tu ressembles."
Thomas se tient ici dans une attitude qui sera celle de la tradition apophatique, il se refuse à nommer Dieu. "De Dieu on peut dire seulement ce qu'il n'est pas - et non ce qu'il est" (Thomas d'Aquin). D'où l'emploi de termes négatifs pour parler de lui -Non-Fini, Non-Créé, Non-Nommable, Ineffable, etc...
Jésus répond à Thomas: "Je ne suis plus ton Maître." Tu es descendu au fond de ton propre puits, tu sais où est la Source et il n'y a qu'une Source. "Tu as bu, tu t'es ennivré à la source bouillonnante d'où moi-même je jaillis."
Jésus reconnaît que Thomas a touché leur origine commune: le Père. Il dira plus tard à Marie-Madeleine: mais comme son frère, son jumeau, et il se retire avec lui pour lui dire "trois mots". On peut spéculer longuement sur ces trois mots, y voir une révélation de la Trinité -Trinité qui ne brise pas l'unité mais qui est la Révélation de sa fécondité intérieure. (Dieu est Trinité, cela veut dire que Dieu est Un mais non comme un "sublime célibataire" (cf. Chateaubriand). Il est Un comme l'Amant, l'Aimé et l'Amour sont Un. Dieu est relation.) selon les Naassènes, ces trois mots explosifs sont "Kaulakau - Saulasau- Zesar" (cf. Hyppolyte, Elenchos V, 98-5). Dans la Pistis Sophia (136), Jésus crie trois mots -le même répété trois fois: I α ω, Yahow.
I -iota- parce que le tout a procédé de lui;
α -alpha- parce qu'il doit retourner à lui;
ω -oméga- parce que la consommation de toutes les consommations aura lieu en lui.
Ce qu'on oublie souvent c'est qu'à la racine du mot, il y a un son, une vibration particulière. Les trois mots que se disent les initiés entre eux. C'est une triple vibration -au niveau du centre vital, au niveau du centre du coeur, au niveau du centre noetique ou intellectuel. C'est dans la rencontre de cette triple vibration qu'ils vérifient si leur "accord" est parfait à tous les niveaux de leur être.
Toujours est-il que si Thomas disait l'intimité qu'il partage avec Jésus, les autres disciples seraient jaloux et lui jetteraient de pierres. Le feu de l'amour peut devenir le feu de la jalousie. Alors, au lieu d'éclairer et de réchauffer, il brûle et il consume.