Jésus disait:
Peut-être les hommes pensent-ils que je suis venu
semer la paix dans le monde.
Ils ne savent pas que je suis venu semer
la division sur la terre:
un feu, une épée, une guerre.
Il y en aura cinq dans une maison:
trois seront contre deux et deux contre trois,
le père contre le fils, le fils contre le père,
ils se dresseront solitaires et simplifiés.
La Paix que vient nous proposer le Christ n'est pas la Paix des tranquillisants ou des euphorisants, mais la Paix essentielle, non dépendante des circoncstances favorables qui peuvent nous entourer. C'est la paix de l'Être. Pour découvrir cette Paix, "que rien ni personne ne peut nous enlever", il faut parfois passer par le feu, l'épée, la guerre, c'est-à-dire passer par la purification, le discernement, la polémique (polemos: guerre en grec) qui nous fait sortir de nos fausses sécurités.
Le cardinal Newman s'étonnait un jour de la parole biblique: "Tu nous éprouves, Seigneur, comme l'argent sous le feu du fondeur." Il décida d'aller voir un fondeur à l'oeuvre et lui demanda:
"Quand savez-vous que l'argent est prêt, qu'il est pur, dégagé de sa gangue grossière?"
Ce dernier lui répondit:
"Je sais que l'argent est mûr lorsque, me penchant vers lui, je peux y voir se refléter les traits de mon propre visage."
Lorsque nous sommes "éprouvés par le feu" il est bon de nous souvenir que le Père penche vers nous son visage afin que nous devenions capables de refléter ses traits -comme le Fils...
Le glaive ou l'épée symbolise le discernement (cf. Paul): sortir de ce qui nous embourbe, de ce qui nous aliène, cela ne va pas non plus sans combat (polemos), il faut quelquefois s'opposer aux gens de sa famille pour accéder à l'autonomie. Le glaive doit couper le cordon ombilical. Il faut trancher dans le vif parfois de nos attachements les plus légitimes pour devenir réellement ce que nous sommes. Aussi, lorsque Jésus dit qu'il vient nous apporter le feu, le glaive, le conflit, il nous donne les instruments de notre libération, il nous enseigne comment sortir de toutes ces fausses identifications ou images de nous-mêmes auxquelles nous nous accrochons mais qui nous empêchent d'atteindre notre réalité, nue, sans illusions...
Celui qui a traversé ces épreuves libératrices se lèvera "solitaire et simplifié", deux mots pour traduire un mot unique difficile à rendre: monachos. Le monachos, mal traduit par "moine", n'est pas seulement un célibataire (c'est celui qui tend vers l'Un (monos), vers l'unification de toutes ses facultés: corps-coeur-esprit, afin de devenir comme le fils "monogène" d'un seul gène, d'un seul jet tourné vers le Père -(cf. Le logos pros ton Théon dont parle le prologue de Saint Jean).
Cette unification passe par la solitude et la simplification. La voie gnostique est une voie où
on se retrouve solitaire, non par manque d'amour ou d'amitié mais parce que "sur les hauteurs on ne se bouscule pas", et qu'à une certaine profondeur de vérité on est seul face à Dieu. Cette solitude ne sépare pas de l'autre; au contraire, elle permet de le rencontrer lui aussi dans sa profondeur, dans son essentielle solitude.
Les gnostiques ne sont pas des hommes de foule. La vie associative ou communautaire n'est pas leur genre. Ce n'est pas par orgueil qu'ils fuient les masses mais par exigence, refus de la superficialité. On sait aussi que les rencontres les plus intimes, les plus profondes sont celles des véritables solitaires.
Endurer la solitude va nous conduire également vers
un état sans ego. Car, dans la solitude, il n'y a pas le regard de l'autre pour nous confirmer dans notre existence (confirmation agréable ou pénible, peu importe), ce qui explique la peur du grand nombre vis-à-vis de la solitude...
Mais être seul ne suffit pas, il faut encore être simple - càd, étymologiquement, "sans pli", sans retour sur soi. Tout le travail du feu et du glaive est de nous déplier, jusque dans nos plis les plus secrets, afin de retrouver notre simplicité originelle, notre identité véritable, l'or pur, notre pur "je suis" dégagé de la gangue de ses représentations illusoires, et être ainsi "l'homme noble", "le fils de Dieu" dont parle maître Eckart.