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La main du destin

http://hitskin.com/themes/12/68/55/i_logo.jpg
J'étais à Beyrouth au printemps de cette étrange année. Avril avait fait renaître les arbres. Dans les jardins de la ville, les fleurs et les herbes poussaient comme autant de secrets révélés au ciel par la terre. Les amandiers et les pommiers dominaient les maisons, telles des nymphes et des jeunes mariées en robes blanches et parfumées, envoyées par la nature pour inspirer les poètes.
amandiers_tafraout.jpgLe printemps est beau partout mais en Syrie, il est sublime. C'est l'esprit d'un dieu inconnu qui voyage hâtivement et qui ralentit sa course quand il arrive en Syrie, pour converser avec les esprits des rois et des prophètes qui flottent dans les airs. C'est un souffle heureux qui entonne avec les rivières de Judée les cantiques éternels de Salomon, commémorant avec les cèdres du Liban les souvenirs de la gloire passée.
Nettoyée de la bourbe hivernale et des poussières estivales, la ville de Beyrouth apparaît au printemps plus belle qu'en aucune autre saison. Après les pluies et avant la chaleur, elle est telle une sirène émergeant des eaux limpides de ses rivières et se séchant aux doux rayons de son soleil.
Fleurs amandiers
Par un jour caressé du souffle enivrant d'avril, je suis allé rendre visite à un ami qui habitait une maison à l'écart des bruits de la foule. Tandis que nous conversions, devisant de nos aspirations et de nos attentes, un homme distingué entra. Il était âgé d'une soixantaine d'années, sa mise était simple et les rides de son visage lui conféraient de la dignité et appelaient le respect. Je me levait révérencieusement pour le saluer et mon mai me présenta M. Fâris Karamé puis lui dit mon nom en retour, ajoutant quelques termes élogieux à mon endroit. Le vieil homme aux cheveux blancs me regarda avec attention et se prit la tête à deux mains comme s'il voulait se souvenir d'une image à l'ancienne qu'il aurait oubliée. Puis il eut un sourire affectueux et dit: "Tu es le fils d'un ami de ma jeunesse. Comme je suis heureux de te voir et espère retrouver ton père à travers toi!"
Emu par ces paroles, je sentis une attirance secrète me porter, confiant, vers lui, comme l'oiseau qui se dirige vers son nid, par instinct, avant que n'éclate la tempête! Quand nous fûmes assis, il parla de son amitié pour mon père, rappelant leur jeunesse et racontant les temps anciens aujourd'hui ensevelis dans son coeur. Les personnes âgées aiment à se souvenir des jours de leur jeunesse, comme l'étranger souhaite revenir dans sa patrie. Elles prennent plaisir à raconter leurs histoires d'enfance comme esprit car le présent s'écoule à leur côté sans s'arrêter, et l'avenir leur paraît nimbé des brumes du déclin et de la tombe.
Après une heure de conversion et de souvenirs, qui passa ainsi l'ombre des arbres sur l'herbe des prairies, Fâris Karâmé se leva pour partir. Alors que je m'approchais de lui pour le saluer, il posa sa main gauche sur mon épaule et, serrant ma main droite, il me dit: "Je n'ai pas vu ton père depuis vingt ans. J'espère que tu combleras cette longue absence en me rendant souvent visite." Je m'inclinai en promettant, reconnaissant, de faire mon devoir de fils envers un ami si cher à mon père.
Quand le vieil homme eut quitté la maison, je demandai à mon ami de me parler encore de lui. Il me dit alors, avec une certaine retenue: "Je n'ai rencontré nul autre homme à Beyrouth que la richesse ait rendu bienveillant et que la bienveillance ait rendu riche. Il est l'un des rares qui passent en ce monde et le quittent sans avoir porté préjudice à leurs semblables. Mais ces hommes sont presque toujours malheureux et opprimés, car ils sont les misérables victimes de la malhonnêteté et de la malveillance des autres. Fâris Karâmé a une fille unique; elle habite avec lui une magnifique maison dans les faubourgs de la ville. Elle a, étrangement, le même caractère que son père et surpasse en délicatesse et en beauté toutes les femmes. Toutefois, elle aussi sera malheureuse, car la fortune immense de son père la place à présent au bord d'un abîme effrayant."
En prononçant ces mots, son visage se rembrunit; troublé par le chagrin, il ajouta: "Faris Karâmé est un homme au coeur noble et généreux, mais sa volonté est faible. Il se laisse duper comme un aveugle par des personnes avides et malfaisantes. Sa fille se soumet à sa volonté stupide, malgré son orgueil et la force de son intelligence; Ce secret entre le père et la fille a été découvert par un méchant homme, un évêque qui dissimule sa perversité à l'ombre de l'évangile et fait croire à ses fidèles qu'il est noble et vertueux. Chef religieux sur cette terre des religions,  craint des âmes et des corps, les fidèles se prosternent devant lui telles l'âme est corrompue et maligne, où les vices grouillent comme les vipères et les scorpions dans les grottes et les marais fétides. Il n'est pas loin le jour où cet évêque, paré de ses habits pontificaux, conduira son neveu à sa droite et Salma Karâmé à sa gauche, et lèvera la couronne du mariage de ses mains coupables sur leurs deux têtes, unissant par le lien sacerdotal un corps chaste et pur à une charogne odieuse, une âme céleste à une personne de terre, plaçant la clarté du jour dans les ténèbres de la nuit! C'est tout ce que je peux te dire sur Fâris Karâmé et sa fille. Ne me pose plus de questions, car évoquer un malheur c'est précipiter sa venue, tout comme la peur de la mort précipite la mort."
Il tourna son regard vers la fenêtre, comme s'il voulait comprendre les secrets des jours et des nuits enfouis dans les subtilités de l'éther.
http://nsm01.casimages.com/img/2008/10/16/08101610594020712620105.jpgEn prenant congé, je lui fis part de mon intention de rendre bientôt visite à Fâris Karâmé par égard pour l'amitié qui l'unissait à mon père et pour tenir ma promesse. L'expression de son visage changea alors d'une étrange façon, comme si mes mots lui avaient insufflé une idée nouvelle et terrifiante. Il me regarda longuement et ses yeux exprimaient beaucoup d'amour mêlé de compassion et de peur, tel le regard d'un prophète qui saisit l'insaisissable dans les profondeurs des âmes. Ses lèvres tremblèrent légèrement sans qu'il dit un mot. Alors que je me dirigeai vers la porte, je remarquai son regard étrange qui me poursuivait. Je ne saisis le sens de ce regard que plus tard lorsque mon âme s'affranchit du monde des poids et des mesures et s'envola vers l'univers suprême où les coeurs se comprennent d'un simple regard et les esprits s'épanouissent d'une secrète entente.


Khalil Gibran

proposé par mamadomi
rééd°du 27 07 09
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M
<br /> -->> :)<br /> c'est à ça que ça sert aussi de s'y mettre à plusieurs, on trouve ainsi les entrées, c'est toujours plus simple ensemble...<br /> en plus ce ne sont pas toujours les mêmes qui sautent des cases, nos différences font nos forces!<br /> bisous du soir, très fort<br /> <br /> <br />
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E
<br /> Bonsoir Mamalilou. J'ai lu les commentaires et j'ai honte car je suis la seule à ne pas avoir compris la fin du conte. Bonne soirée et bisous<br /> <br /> <br />
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G
<br /> A chaque fois que je lis Kalil Gibran,je prend une leçon d'humilité.<br /> <br /> <br />
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M
<br /> <br /> tout pareil... :)<br /> <br /> <br /> <br />
V
<br /> jolie cette histoire<br /> <br /> <br />
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M
<br /> <br />  joli bisou à toi<br /> <br /> <br /> <br />
M
<br /> Un tres belle histoire mélée de tristesse et emouvante ajouté a cela de tres belles images<br /> gros bisous a toi passe une belle et douce soirée<br /> <br /> <br />
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M
<br /> <br /> merci, passe une belle journée également<br /> <br /> <br /> tendre bisou<br /> <br /> <br /> <br />