Jésus disait:
Je me suis tenu au milieu du monde
et je me suis révélé à eux dans la chair.
Je les ai trouvés tous ivres.
Personne parmi eux qui ait soif,
et mon âme s'est affligée sur les fils des hommes,
car ils sont aveugles dans leur coeur.
Ils ne voient pas.
Nus ils sont venus dans le monde,
nus ils en sortiront.
A cette heure, ils sont ivres.
Quand ils auront vomi leur vin,
ils retrouveront leur esprit.
Le thème de "l'homme ivre" dans la gnose s'oppose à celui de "l'homme de lumière". Être ivre, c'est avoir l'esprit et le coeur épaissis, enivrés par les apparences.
Rien à voir avec "la sobre ivresse" dont parle Grégoire de Nysse qui est une extase paisible dans la Présence de l'Être... L'homme ivre, c'est celui dont la vue est troublée et même aveuglée par ses pseudo-certitudes; il pense "avoir" la vérité, alors qu'il s'agit d'"être" la vérité, d'être vrai.
Sortir de l'ivresse, de l'autosatisfaction, de l'hébétement qu'entretient en nous un mental obscurci et borné, c'est lâcher les "vérités qu'on a", ces concepts inutiles qui réduisent le Réel -pour découvrir la vérité qu'on EST, la Présence lumineuse, insaisissable de "Celui qui Est", selon le corpus aréopagitique, "infiniment plus qu'Être".
Nus, nous sommes venus dans le monde. Nus, nous en sortirons. Il importe de se le rappeler non pour s'en accabler, mais pour entretenir en nous le minimum de la lucidité. Nous n'avons pas l'Être par nous-mêmes. Par nous-même, nous ne sommes que "pur néant". Cette épreuve de la lucidité va nous aider à vomir notre vin, à sortir de l'illusion et de l'inflation de l'ego. On retrouve alors notre véritable nature: "un esprit neuf et un coeur nouveau".
L'Evangile de Vérité (22, 13-19) ajoute: "Celui qui possède la gnose, sait d'où il vient et où il va. Il sait comme quelqu'un qui, s'étant enivré, s'est détourné de son état d'ivresse a accompli un retour sur soi-même et a rétabli ce qui lui est propre."
traduit et commenté par J.-Y. Leloup