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Obligation d'aimer autrement

Dans un milieu stable, quand rien ne change, quand le stéréotype raconte qu'"un gosse de l'Assistance ne peut devenir qu'un garçon de ferme brutal et sale", l'enfant ne peut pas changer. Il est difficile d'acquérir un autre style relationnel quand tout est fixe dans la société et dans le regard des hommes.
Qu'on le veuille ou non, l'adolescence crée un moment propice aux changements affectifs. L'effet hormonal provoque une reprise de développement du système nerveux, donc une nouvelle possibilité d'apprentissages biologiques. L'empêchement de l'inceste
oblige le jeune à quitter ses parents pour tenter l'aventure de nouveaux liens et ne pas éprouver d'angoisses incestuelles. Cette reprise évolutive est une prise de risque qui, comme tout changement, peut être source de progrès ou d'échec. C'est le moment des épanouissements mais c'est aussi la période du cycle de vie où l'on note un grand nombre de bouffées anxieuses.
Pour comprendre comment se gouverne cette nouvelle période sensible, on peut se rappeler que les enfants qui éprouvent le plus grand plaisir à penser et à explorer le monde extérieur sont ceux qui ont acquis un attachement sécure. Les ados réveillent cette aptitude précocement apprise pour se dégager harmonieusement de leur famille d'origine et tenter l'aventure d'un nouveau lien d'alliance.
Si l'on considère une population de 100 adolescents, on constate que 70 d'entre eux avaient manifesté au cours de leur enfance un lien serein. Pourtant, 15 chuteront dans ce virage de l'existence et deviendront inhibés et anxieux. Paradoxalement, c'est leur milieu qui, trop sécurisant, a masqué l'anxiété naissante et empêché l'affrontement du problème. La pléthore affective abîme un développement aussi sûrement que la carence.
A l'inverse, quand on suit régulièrement les 34 adolescents qui ont connu un attachement insécure au cours de leur enfance (évitant, ambivalent ou confus), on constate avec surprise que 10 d'entre eux sont devenus sécures à ce moment-là. Les jeunes gens métamorphosés ont tissé avec une amie ou un compagnon intime la base de sécurité affective que n'avaient pu leur donner leurs parents.
La moitié de ces jeunes gens mal partis ont expliqué leur transformation par le hasard des rencontres, tandis que l'autre moitié attribuaient leur épanouissement à leur propre avidité pour de t
elles rencontres. On peut expliquer cette apparente opposition en disant que le flux hormonal modifie le monde intime des jeunes pubères et les rend hypersentsibles à des informations qu'ils percevaient auparavant de manière engourdie. La sécrétion intense de testostérone chez les garçons les rend soudain impatients, poussés à l'action et réagissant vivement aux frustrations. Alors que la sécrétion plus douce, mais variable, des oestrogènes chez les filles les rend parfois explosives verbalement ou au contraire très tendres.
Or toute période sensible invite à faire le bilan de ses capacités afin de mieux affronter la nouvelle épreuve. Le jeune se retourne sur son passé, se raconte sa propre histoire ou en rend compte à un tribunal imaginaire afin de mieux comprendre qui il est, et comment il peut s'engager dans la vie. Ce travail donne accès à la pensée formelle, une logique déductive qui, en associant des données éparses rend le monde cohérent. L'adolescent devient, à ce moment-là, avide de rencontres extérieures à sa famille. Selon ce que son quartier et la société disposent autour de lui, il aura plus de probabilités de rencontrer des amis délinquants ou au contraire socialisants. Mais ces occasions ne sont pas passives puisqu'un jeune va chercher dans son milieu les hommes et les événements auxquels il aspire.
Enfin, sur les 100 enfants suivis jusqu'à l'adolescence, 5 mal partis, contamment en détresse, s'effondrent à cette période, submergés par l'excès de problèmes à traiter.
Ce qui revient à dire qu'en observant 100 enfants au départ, sur 70 sécurisés, 50 seulement franchiront une adolescence heureuse. Sur 34 enfants difficilement partis, 10 les rejoindront dans le bonheur. En revanche, 16 bien partis rejoindront 24 mal partis et connaîtront une adolescence critique. Ce qui n'empêche qu'après quelques années pénibles, la puissance évolutive est telle que 30 de ces jeunes gens en difficulté se stabiliseront et reprendront un style d'existence plus facile et agréable, bénéficiant ainsi d'une sorte de résilience naturelle. Mais 10 d'entre eux connaîtront de graves difficultés mentales et sociales. C'est à cette minorité qu'on attribue abusivement l'image de l'adolescence en Occident.
Dix tragédies, 30 périodes critiques, 60 adolescences heureuses, cette jeunesse est loin de correspondre au stéréotype culturel qui souligne les crises et la période dangereuse. Ce cliché, en parlant d'une vérité partielle, entraîne une généralisation abusive. Mais 10% d'un peuple adolescent de 14 millions d'enfants, ça fait tout de même 1,4 million de jeunes en détresse.
Puisque l'adolescence constitue normalement une période de remaniement affectif où chaque jeune met en jeu ce qu'il a appris dans son passé pour s'engager dans l'avenir, le processus de résilience connaît, à ce moment-là, une période propice dont les traumatisés peuvent profiter pour reprendre une aventure existentielle constructive.
Le style affectif acquis et le sens donné à la blessure constituent alors le capital mental avec lequel le jeune se représente son engagement futur et y répond. Il se trouve que les adolescents sécures ont beaucoup plus d'amis et un premier rapport sexuel plus tardif (17,5ans), avec un nombre
moins élevé de partenaires (2 ou 3). Les autres adolescents, ceux qui ont peur d'exprimer leurs émotions (les évitants), ceux qui, par angoisse, agressent ceux qu'ils aiment (les ambivalents), ceux qui ne se sentent bien qu'en emprisonnant l'objet de leur amour (les attachements angoissés), ceux qui sont toujours en détresse (les confus), ces adolescents-là ont peu d'amis à cause de leurs relations difficiles. Ils se jettent dans une sexualité mal maîtrisée espérant y trouver la relation qui leur manque. C'est dans cette population qu'on trouve les prises de risques inconsidérées chez les garçons, les grossesses précoces chez les filles, les maladies sexuelles, les nombreux partenaires (7 entre 12 et 18 ans), la recherche d'événements traumatisants qui les aide à s'identifier et la mise en scène du théâtre de la drogue qui leur donne enfin un rôle mais qui ajoute presque toujours une blessure supplémentaire aux déchirures de l'enfance; C'est parmi les évitants qui verrouillent leur orage intime derrière le masque de l'inhibition qu'on trouve le plus souvent les rapports sexuels tardifs à l'occasion d'un passage à l'acte explosif et inattendu. Mais c'est aussi dans le groupe des attachements difficiles qu'on trouve le plus grand nombre de changements affectifs qui mettent sur ses rails un processus de résilience.
Boris Cyrulnik
proposé par mamadomi
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M
-->> oui c'est une phrase importante, qui remet une limite en place...<br /> bisou tandoori
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C
"La pléthore affective abîme un développement aussi sûrement que la carence."<br /> je retiendrai ça! bisous et bientôt le tandoori (il est au four)
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M
-->> justement, l'article met bien cela en évidence, donner un cadre aux émotions ne sert pas forcément à émettre la moindre déduction généralisante, et d'ailleurs le constat chiffré qui est fait en atteste...<br /> je suis d'accord avec ton moteur de bon développement!!!<br /> amour toujours amour<br /> se sentir aimé<br /> avoir quelqu'un à aimer<br /> et d'abord s'aimer soi<br /> ...et pas seulement parce qu'on est aimé!!!<br /> belle fin de journée à toi<br /> bises
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E
Je suis d'accord avec une partie de ron article mais le débat serait trop long.<br /> J'ai quitté la psychanalyse et ses stéréotypes depuis un moment. Essayer de donner un cadre aux émotions me semble néfaste.<br /> Par contre je suis persuadé que le moteur du développement se situe dans le fait d'avoir le sentiment d'avoir été aimé pleinement et complètement pour ce que l'on est au moins une fois.<br /> <br /> Yves
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F
Bonne journée<br /> bises!!!
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M
<br /> bonne journée à toi aussi Fancri et beau WE<br /> bises ensoleillées<br /> <br /> <br />