mosaïque du Déisis, Sainte Sophie, Istanbul
Mais n'étant pas directement coranique,
cet interdit ne pouvait avoir une valeur absolue.
Déjà, construit entre 707 et 715 après J.-C., le château jordanien
de Qasr Amra contenait de nombreuses peintures avec des scènes de chasse ou d'amour. Les palais et les hammans, lieux des fantasmes et des rêveries, furent les réserves privilégiées d'images défendues. Et les miniatures persanes illustrèrent la résistance des civilisations non arabes à l'iconoclasme musulman.
Qasr Amra, Jordanie►
Dashratha leaving his body
▼ La confusion entre image et idole s'aggrava quand les musulmans arabes, turcs ou mongols envahirent l'Inde et détruisirent des milliers de temples hindous remplis de statues de dieux avec leurs
animaux-supports et de peintures illustrant l'épopée du Râmâyana. Ce fut probablement l'une des deux plus grandes destructions monumentales de l'histoire de l'humanité avec l'anéantissement des temples chinois et tibétains par les gardes rouges de Mao @.
Garuda►
Faut-il voir dans ce rapprochement plus qu'une coïncidence et y reconnaître l'éternel combat entre une vérité unique et des images plurielles qui éparpillent les croyances et disséminent les hommages? On pourrait alors comparer l'islam au calvinisme qui, en interdisant le culte des saints, détruisit statues, vitraux et tableaux des églises catholiques. Opposer le livre saint (Bible ou Coran) aux images pieuses reviendrait à préférer l'inspiration unique (celle de Dieu) à l'imagination multiforme (celle des cultes annexes et de leurs innombrables légendes). Cette opposition doit être nuancée. Le védisme était polythéiste
et aniconique: on n'a pas retrouvé, en Inde, la moindre statue antique d'Indra ou de Varuna. En ce pays, la sculpture a été probablement introduite par l'art indo-grec du Gandhara qui représente des Bouddhas sous les traits d'éphèbes ou de guerriers iraniens. Le bouddhisme est la religion la plus riche en "idoles" aussi bien dans le Petit Véhicule (sans divinités) que dans le Grand Véhicule (avec des divinités multiples). En s'acharnant depuis plusieurs siècles contre les Bouddhas afghans de Bamiyan, les islamistes s'en prennent à un art qui peut s'interpréter dans un sens aussi bien athée que polythéiste, selon le statut plus ou moins humain ou divin que l'on reconnaît au Bouddha.
▲avant destruction en 2001 Il n'y a donc pas d'explication unique à l'iconoclasme. L'islam a, non sans débat, autorisé la photographie et le cinéma, tout en maintenant sa méfiance
voire ses interdits sur la peinture et la sculpture. Cette différence est peu logique car chaque forme d'art a ses atouts et ses dangers pour la foi. Si l'image "imagine", la photo restitue et se borne au réel sans toucher au mystère ni cerner l'invisible: s'il y a de nombreux tableaux mettant en scène Adam et Eve, on n'a jamais vu aucune photo du paradis.
L'islam accepte les arts modernes lorsque la décence est préservée: ce qui est impie, c'est alors moins l'image que sa perversion, et les musulmans se retrouvent alors aux côtés des chrétiens et des hindous pour dénoncer l'image impudique et promouvoir l'image édifiante par le canal des médias religieux.
Les éditeurs catholiques belges en ont fait autant voici trois quarts de siècle en popularisant le genre littéraire de la bande dessinée, version moderne du missel
enluminé ou du vitrail pédagogique. En pieux fidèle des bons pères acquis aux vertus de l'image, le capitaine Haddock lance son injure favorite:
"Iconoclastes!"