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C'est une idée aussi ambiguë que le concept de guérison. Il serait mieux fondé de dire: "Jésus soignait le mal-être" ou "Jésus sauvait les pêcheurs". Car le même terme grec signifie soigner, guérir ou sauver d'une maladie organique, d'une faiblesse morale (le péché) ou d'un désordre mental (la possession "diabolique"),
Le verbe thérapeuein, utilisé 43 fois dans le Nouveau Testament (surtout dans les évangiles de Matthieu et de Luc) veut dire d'abord "soigner" ou "servir". Il s'agit de s'occuper de quelqu'un (ou de quelque chose), de l'entourer de sollicitude, de traiter ses troubles et, éventuellement, d'y porter remède. Car le thérapeute grec était plus serviteur que guérisseur. Il prenait soin du corps d'un homme ou de l'autel d'un dieu, était garde-malade ou sacristain, auxiliaire médical ou assistant liturgique.
L'Epître aux Hébreux (3,5) fait même de Moïse et de Jésus les "thérapontes" de la maison d'Israël. Dans le Nouveau Testament, le rôle thérapeutique de Jésus est plutôt celui de serviteur de l'Homme et de protecteur des faibles.
Au temps du Christ, il y avait deux sortes de maladies: les unes régressaient spontanément et les autres s'aggravaient inexorablement. L'efficacité de la médecine étant alors très faible, celle de la religion ne pouvait être moindre. Entre le salut de l'âme et la santé du corps, s'établissait une fragile relation qu'un bon thérapeute cherchait à fortifier.
Guérir et sauver ne sont souvent, dans les évangiles, qu'un seul acte rendu par un même verbe (sôzein): conserver quelqu'un sain et sauf, c'est le préserver d'une issue fatale (la mort) et d'un danger moral (le péché). "Va, ta foi t'a sauvé", dit Jésus aux malades qui le supplient. Suggestion ou placébo, hystérie ou psychosomatisme, magie ou miracle, il n'est pas facile de se prononcer et Jésus est lui-même exaspéré par cette quête de merveilleux: "Si vous ne voyez signes et prodiges, vous ne croirez donc jamais!" (Jean 5,48).
La femme souffrant d'hémorragies "avait dépensé tout son avoir en médecins et aucun n'avait pu la guérir" (Luc 8,43), reconnaît le docteur Luc. En un instant, Jésus la guérit. Les médecins des évangiles n'étaient guère plus doués que ceux de Molière: "Médecin, guéris-toi
toi-même" (Luc 4,23), affirme un dicton cité par Jésus selon ce praticien désabusé qu'aurait été le troisième évangéliste. Et Jésus ne sera pas capable de se guérir ni de se sauver sur la Croix, comme le lui reprochent les chefs du peuple (Luc 23,35).
Comme un médecin est mortel, un messie est vulnérable. Ce souci de partager la condition humaine jusque dans ses blessures et son agonie fait du Christ un être souffrant dans la douleur du monde. Refusant l'apathie des stoïciens comme le dolorisme des ascètes, il partage la joie des vivants et la peine des malades.
Mais il revendique un pouvoir de guérir qui lui vient de l'Esprit et s'exprime par sa bouche.
Les mots guérissent les maux: "Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri." Avant de communier, les catholiques prononcent cette phrase du centurion romain (Luc 7,6) qui atteste la force agissante de la formule sacrée.
Ici, la médecine de Jésus n'est pas celle d'Hippocrate qui, le premier dans le monde occidental, attribua des causes purement naturelles aux maladies et refusa le secours des divinités dans le traitement du mal. Jésus expluse des démons car il est plus fort qu'eux, lui qui descendit aux enfers, allant "prêcher même aux esprits en prison" (1 Pierre 3,19).
Les progrès de la médecine nous rendent moins dépendants de ces exorcismes et seules quelques sectes croient encore aux victoires contre Belzébuth. Mais les "miracles" de la médecine sont parfois aussi ambigus que ceux des évangiles: de nouvelles maladies apparaissent que la science ne guérit pas. Mieux vaut donc ne pas trop sourire du paralytique qui prend son grabat et marche (Luc 5,24).
La méthode empirique de Jésus est double. Elle emprunte à la catharsis et à la maïeutique. Par la première elle est une purification du corps et de l'âme (grâce au jeûne et à la prière) et par la seconde un accouchement de la vérité intérieure de chacun. Jésus prescrit aux malades d'aller se purifier au temple et d'invoquer l'Esprit de Dieu tout en révélant à ses interlocuteurs leur vie la plus intime, y compris les cinq maris de la Samaritaine (Jean 4,18).
La catharsis (hippocratique) et la maïeutique (socratique) sont les deux références antiques de la psychanalyse freudienne. Elles sont également présentes, sprirituellement, dans la thérapeutique chrétienne. Les paroles de Jésus s'adressent à l'homme souffrant qui a besoin de ce message transmis de siècle en siècle:
Odon Vallet

