- Mais, pauvre diable, d'où tombez-vous?
Le paysan au comble de la colère, époussetant ses vêtements, grommelle entre ses dents:
- Mais je tombe du ciel évidemment!
- Oh bonne mère! s'est écriée la vieille dame. Ca a dû vous faire une sacrée chute!
Le paysan intrigué a regardé la vieille dame qui s'était un peu redressée dans sa carriole et l'observait bouche ouverte sans paraître plaisanter. Alors, se disant qu'il avait peut-être trouvé sa perle rare plus vite qu'il ne pensait, et voulant voir aussi jusqu'où allait l'innocence de la vieille ingénue, le paysan a poussé la pointe.
- Oui, pensez, ça fait une sacrée descente, et à présent il me faut remonter. Vous imaginez l'effort que cela va représenter?
- Non je ne sais, a répondu la vieille dame toute contrite. Mais puisque vous venez de là-haut, vous pourriez peut-être me dire comment se porte mon cher époux qui y est depuis trois bonnes années. Vous l'aurez sûrement rencontré car il n'y avait pas de meilleur homme dans le canton.
- Evidemment! a fait le paysan en songeant à la revanche qu'il allait prendre.
Qui pourrait ignorer un tel homme? Eh bien, sachez ma bonne dame qu'il se porte à merveille et vous envoie ses voeux, mais que là-haut, la vie vaut beaucoup plus chère qu'ici et souvent il a du mal à tenir les deux bouts...
- Dieu du ciel! s'est écriée la vieille dame. Il faut que vous m'aidiez à lui porter secours! Tenez, ce matin mon fils m'a dit de serrer pour lui deux cents écus qu'il a réussi à sauver dans une affaire qu'il a passée avec une nigaude, portez-les à mon époux et dites-lui de m'attendre patiemment. Je serais sans doute bientôt de nouveau à ses côtés pour lui porter friandises et linge fin à porter!
Enchanté par un tel renversement du sort, le paysan a récupéré ses écus et a salué la vieille éplorée qui s'est éloignée le nez toujours pointé rêveusement vers le ciel. Puis, tout songeur lui-même, il a décidé qu'il pouvait rentrer sans tarder. A la nuit tombante, lorsque son épouse lui a ouvert la porte redoutant encore quelque emportement, le paysan a vu dans ses yeux la même expression inquiète et fervente qu'avait la vieille dame dans la carriole.
Alors il a soupiré, bredouillé quelques plates excuses et braves paroles sur la bonté de l'âme qui vaut bien toutes les intelligences du monde. Enfin, voyant que son épouse ne comprenait pas où il voulait en venir, souriant, il s'est installé à table devant elle qui, toute ravie, lui a servi la soupe.
Amitié et sympathie Aux grands coeurs et simples d'esprit.