Les orthodoxes ne sont pas des chrétiens "occidentaux" mais tous les chrétiens orientaux ne sont pas orthodoxes. Quant aux chrétiens extrême-orientaux, ils ne sont presque jamais orthodoxes. (
tout le monde suit? non? hop! on relit, si si!)
Cette idée aux trois quarts fausse est liée à une perception simpliste de l'Orient, lieu de naissance (en latin oriens) supposé et d'antériorité
fantasmée de tous les phénomènes religieux.
Le mot "orthodoxe" (du grec orthodoxos, "opinion droite") désigne, dans toutes les religions, la doctrine considérée comme la seule véridique. Appliqué aux Eglises chrétiennes d'Orient, ce terme apparaît en anglais au XVIIè siècle et, en français, au XIXè siècle. Paradoxalement, on appelle orthodoxes des Eglises considérées comme schismatiques depuis 1054 (date de la séparation des Eglises de Rome et de Constantinople), voire comme hérétiques par les catholiques (elles ne reconnaissent pas le dogme de l'Infaillibilité pontificale).
Ces Eglises (grecque, russe, ukrainienne, serbe, roumaine, bulgare, etc...) sont principalement situées en Europe de l'Est. Il était donc logique de les percevoir comme orientales à une époque où les grands pays catholiques et protestants étaient situés en Europe de l'Ouest ou dans ce far-west qu'est l'Amérique du Nord.
Aujourd'hui, la géographie des religions s'étudie selon un axe nord-sud autant qu'est-ouest: le premier pays catholique du monde (le Brésil) est dans l'hémisphère Sud et le second pays protestant <20% de la pop°(le Nigeria) est proche de l'Equateur. Les missionnaires y sont venus du nord et la distinction entre le christianisme occidental de l'Italie et oriental de la Grèce n'y a guère de sens.
En Extrême-Orient, les Eglises orthodoxes sont très peu représentées. Aux Philippines, troisième pays catholique du monde, le christianisme est bien venu d'Occident et la demi-heure d'avion entre Rome et Athènes n'est guère perceptible. La notion de christianisme oriental s'applique donc au seul espace méditerranéen: elle n'a plus de signification à l'échelle planétaire.
Elle s'est aussi déplacée sur le plan théologique. Car si les orthodoxes ont quelques différends avec l'Eglise de Rome (selon eux, l'Esprit procède du Père par le Fils, non du Père et du Fils), ces querelles "byzantines" ne sont plus considérées comme des fractures doctrinales. Par contre, d'autres Eglises orientales ont affirmé de nettes différences dogmatiques et ne sont donc pas orthodoxes. Les Eglises éthiopienne, égyptienne sont dites non chalcédoniennes pour ne pas avoir accepté les décisions du concile d'Ephèse (431) sur Marie mère de Dieu ou celles du concile de Chalcédoine (451) sur l'égale et double nature humaine du Christ.
Ces Eglises non orthodoxes sont parfois très orientales puisque les
minoritaires d'Ephèse, dits nestoriens, ont fondé des Eglises jusqu'à Xian dans l'est de la Chine, mille ans avant l'arrivée des jésuites italiens. Les minoritaires de Chalcédoine (monophysites) ont aussi fondé des Eglises dans une grande partie de l'Asie, mille ans avant les missionnaires portugais: en Inde, existent encore des communautés ◄malabars(nestoriennes) et malankars (monophysites)▲.
Pour compliquer encore ce tableau, certaines Eglises se sont ultérieurement unies à Rome. Ces "uniates" sont des dissidents soit d'Eglises orthodoxes (ukrainienne, roumaine, albanaise, etc....), soit d'Eglises non chalcédoniennes (syromalabar, syro-malankar, chaldéenne, etc...). On les appelle catholiques orientaux et non chrétiens orientaux. Leurs appellations sont souvent fantaisistes: l'Eglise "grecque-catholique" comprend les patriarcats d'Antioche
, d'Alexandrie, de Jérusalem et de "tout l'Orient", mais sa langue est l'arabe et non le grec. Cathédrale orthodoxe de Hama
Il ne faut donc pas confondre Orient et orthodoxie. Mais la frontière n'est pas facile à tracer. Au Liban, coexistent onze Eglises chrétiennes orthodoxes, non chalcédoniennes ou uniates et leurs différences sont parfois minimes. Les maronites et les melkites sont uniates mais les prêtres des premiers sont
mariés et ceux des seconds célibataires.
St Maron mort entre 406 and 423, fondateur du mvt spirituel Maronite
entrée de l’église Saint-Gabriel - photo C. Boyer
Pour comprendre l'essence de l'orthodoxie, il faut se rendre à Nazareth, ville où grandit Jésus. L'Eglise orthodoxe Saint-Gabriel►est décorée d'icônes dans la plus pure tradition grecque millénaire. Au contraire, la basilique catholique de l'Annonciation est ornée
de mosaïques et de fresques modernes offertes par les communautés du monde entier et conçues dans le style de chaque pays: il y a des Vierges à l'enfant mexicaines, japonaises, péruviennes, chinoises, indiennes ou françaises. Elles portent des saris, des kimonos ou des crinolines pour bien montrer que l'Eglise est "catholique", c'est-à-dire universelle.
L'orthodoxie privilégie la tradition et le catholicisme la communion.
photo C. Boyer
Pour des raisons historiques, liées à l'absence de colonies russes ou grecques, les Eglises orthodoxes demeurent centrées sur l'Europe de l'Est et du Proche-Orient. Elles sont les conservatoires des traditions nationales et servent de repoussoirs aux nouveautés exogènes. Etant autocéphales, elles gèrent souvent de petits espaces et ne veulent surtout pas sacrifier les identités locales à la civilisation occidentale en marche vers la mondialisation.
Telle est la subtile relation entre Orient et orthodoxie. Elle justifie pleinement le célèbre aveu du général de Gaulle: "Vers l'Orient compliqué, je volais avec des idées simples" (Mémoires de guerre, "L'Orient").