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Le crucifié



Tous les ans, en ce même jour, l'humanité se réveille d'un profond sommeil et se tient debout face aux fantômes des  générations qui nous ont précédées pour regarder, les yeux embués, vers la butte du Golgotha, se souvenant du Nazaréen qui y fut suspendu sur la croix de bois... Et lorsque le soleil se couche, l'humanité s'agenouille à nouveau pour prier les idoles érigées au sommet de chaque colline et au pied de chaque montagne.
En ce jour, la mémoire guide les esprits des chrétiens du monde entier vers Jérusalem. Ils y affluent, en rangs serrés, se frappant la poitrine et fixant leur regard sur une silhouette coiffée d'une couronne d'épines, les bras grands ouverts pour accueillir l'infini, et qui regarde à travers le voile de la mort les profondeurs de la vie... A peine la nuit baisse-t-elle son rideau sur le théâtre de cette journée que les chrétiens reviennent s'affaler, en groupes serrés, à l'ombre de l'oubli, dans les draps de l'ignorance et de l'indolence.
En ce même jour, tous les ans, les philosophes quittent leurs antres obscurs, les penseurs leurs froids ermitages et les poètes leurs vallées imaginaires. Sur une haute montagne, tous se tiennent silencieux et irrévérencieux, écoutant la voix d'un jeune homme qui dit de ses criminels: Ô Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font! (Evangile selon Luc 23,34)... Aussitôt que le silence étreint les voix de la lumière, les philosophes, les penseurs et les poètes s'en retournent pourtant ensevelir leurs âmes dans leurs livres désuets.
           Les femmes joyeuses et coquettes sortent, en ce jour, de leurs maisons pour voir la Dame affligée qui se tient devant la croix, tel un arbre tendre face aux tempêtes de l'hiver. Puis elles s'approchent d'elle pour entendre
 ses gémissements profonds et ses douloureux sanglots.
Quant aux jeunes hommes et jeunes filles qui avancent hâtivement vers une destination qui leur est inconnue, ils s'arrêtent en ce jour un court instant pour se retourner et voir la jeune Madeleine laver de ses larmes les traces de sang sur les pieds d'un homme suspendu entre ciel et terre. Une fois lassés de cette scène, ils s'en vont en courant et en riant.
           Tous les ans, en ce même jour, l'humanité se réveille avec le printemps et se tient debout, pleurant les passions du Nazaréen. Puis elle ferme les paupières et replonge dans un profond sommeil. Le printemps, lui, reste éveillé, souriant et avançant jusqu'à ce qu'il devienne été, aux habits dorés et parfumés.
L'humanité aime se lamenter, telle une pleureuse, sur les héros du passé, mais elle aurait dû être plus forte en se réjouissant de leur gloire et de leur grandeur.
L'humanité aime gémir, telle une enfant, devant l'oiseau sacrifié, mais elle a peur de faire face à la terrible tempête qui ploie les branches desséchées et balaie les déchets fétides.
L'humanité voit en Jésus le Nazaréen un être né comme les pauvres, qui a vécu comme les misérables, a été humilié comme les faibels et a été crucifié comme les criminels. Pleurs, élégies et lamentations, voilà tout ce que fait l'humanité pour l'honorer!
Depuis dix-neuf siècles les humains adorent la faiblesse de Jésus, alors que Jésus était puissant, mais ils ne comprennent pas le sens de sa véritable puissance.
Jésus n'a pas vécu dans la pauvreté ni dans la peur, il n'est pas mort en se plaignant et en souffrant. Il a vécu en révolté, a été crucifié en rebelle et est mort en géant.
Jésus n'était pas un oiseau aux ailes brisées, mais une tempête en furie qui écrasait toutes les ailes tordues.
           Jésus n'est pa venu de l'au-delà de l'horizon azuré pour faire de la souffrance un symbole de vie, mais plutôt pour faire de la vie un symbole de vérité et de liberté.
Jésus ne craignait pas ses persécuteurs ni ses ennemis et ne souffrait pas devant ses assassins. Il était libre et courageux devant l'oppression et la tyrannie. Lorsqu'il voyait des plaies purulentes, il les incisait, quand il entendait le mal parler, il l'étouffait, ou encore lorsqu'il rencontrait l'hypocrisie, il la terrassait.
           Jésus n'est pas descendu du cercle de la suprême lumière pour détruire les maisons et bâtir, avec leurs pierres, des monastères et des clochers, ni pour charmer les hommes vigoureux à dessein d'en faire des prêtres et des moines. Il est venu exhaler dans l'espace de ce monde un nouvel esprit si puissant qu'il fait crouler les fondations des trônes bâtis sur la mort, démolit les palais élevés sur les tombes et pulvérise les idoles dressées sur les corps des faibles.
Jésus n'est pas venu apprendre aux hommes à bâtir des cathédrales colossales et des temples imposants près des modestes huttes et des maisons froides et sombres. Il est venu faire du coeur de l'homme un temple, de son âme un autel et de son esprit un prêtre.
           Telle était l'oeuvre de Jésus le Nazaréen et tels sont les principes pour lesquels il a été crucifié de plein gré. Si l'humanité était sensée, elle se lèverait en ce jour pour se réjouir, exulter et chanter les hymnes du triomphe et de la victoire.
Ô le géant crucifié, toi qui, du haut du Golgotha, regardes les processions des générations qui nous ont précédées, qui entends le vacarme des nations, qui comprends les rêves de l'éternité, tu es sur la croix de bois tachée d'un sang plus noble et plus auguste que mille toits sur mille trônes dans mille royaumes! Entre l'agonie et la mort, tu es plus terrifiant et plus dangereux que mille généraux à la tête de mille soldats dans mille batailles!
     Dans ton affliction, tu es plus radieux que le printemps et ses fleurs. Dans tes souffrances, tu es plus serein que les anges dans leur ciel. Au milieu de ceux qui te flagellent, tu es plus libre que la lumière du soleil.
La couronne d'épines sur la tête est plus majestueuse et plus belle que la couronne de Bahram*. Les clous dans tes paumes sont plus sublimes et plus somptueux que le sceptre de Jupiter. Les taches de sang sur tes pieds ont une splendeur plus étincelante que les médaillons d'Ishtar.
     Pardonne à ces faibles qui pleurent sur toi, en ce jour, car ils ne savent pas comment pleurer sur eux-mêmes. Pardonne-leur, car ils ne savent pas que tu as terrassé la mort par la mort et tu as redonné la vie à ceux qui sont dans les tombes  (refrain chanté lors de la liturgie chrétienne de rite oriental, la nuit du samedi de Lumière qui précède le lundi de Pâques).


Khalil Gibran

*Ce serait Bahrâm 1er, roi sassanide de Perse, qui fit exécuter Mani au IIème s. de l'ère chrétienne. Ce dernier est le prophète de la religion manichéenne à laquelle adhérait saint Augustin avant de se convertir au christianisme.

proposé par mamadomi
rééd° du 10 04 09
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M
-->> beaux bisous à toi Valentine
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V
Quel beau texte !!
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T
toujours lu avec grand plaisir.Bonnes Pâques..Bisosu
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M
<br /> <br /> merci tout plein, bisous chocolatés, avec plaisir aussi<br /> <br /> <br /> <br />
S
UN BEL HOMMAGE A JESUS<br /> beaucoup pense à sa résurrection en ce jour<br /> bon lundi de pâque<br /> <br /> <br /> gros bisous et très belle semaine
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M
<br /> <br /> merci à toi Sonya<br /> <br /> <br /> doux bisous en mode nomade<br /> <br /> <br /> et jolie mi-semaine à toi<br /> <br /> <br /> <br />
.
car ils ne savent pas comment pleurer sur eux-mêmes....il est vrai ...
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M
<br /> <br /> il est vrai<br /> <br /> <br /> bisous<br /> <br /> <br /> <br />