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Puisque la famille peut modifier la souffrance d'un de ses membres, la culture peut aussi lui donner des sens très différents. Dans une société où les chamans ont encore un rôle à jouer comme en Sibérie, il y a peu de psychotraumatismes. Le réel est très dur, il inflige des expériences cruelles, mais à peine un membre est-il blessé que le groupe, orchestré par le chaman, l'entoure et le réintègre grâce à des rituels magiques. Il s'agit de contrôler l'adversité au moyen de chants, de danses, de maquillages et de formules qui chassent le mauvais esprit et permettent au blessé de reprendre possession de son monde intime
fracassé par l'accident. Le trauma a existé dans le réel comme une blessure parfois grave, mais le traumatisme n'a pas eu le temps de se développer puisque la meurtrissure a été aussitôt pansée par l'entourage et intégrée dans le mythe culturel.
On n'a jamais si bien entouré nos enfants. On n'a jamais si bien compris leur monde intime et pourtant, ils n'ont jamais été autant déprimés et anxieux. Tout le monde s'en étonne, sauf si l'on admet que comprendre n'est pas soigner, et qu'il n'y a pas de progrès sans prix à payer. A l'époque encore récente où la technologie ne nous permettait pas de nous abstraire du monde sensible, les corps constituaient les principaux outils pour agir sur le réel, mieux que les machines. Les hommes produisaient du social avec leur dos et leurs bras en descendant à la mine et les femmes qui déjà travaillaient beaucoup aux champs et dans les usines pérennisaient cette culture avec leur ventre en mettant au monde des futurs soldats, ouvriers, paysans ou princesses. Aujourd'hui, ceux qui savent commander aux machines commandent au monde et cette victoire a pour effet de créer une humanité virtuelle avec un monde affectif extrêmement dilué. Au Moyen Age, on vivait dans un monde de représentations qui nous permettaient de mieux supporter la mort des enfants, ou la famine fréquente. Aujourd'hui, grâce à nos progrès techniques, nous contrôlons mieux ce réel, mais les hommes ne peuvent plus faire l'offrande de leur travail aux femmes puisqu'elles gagnent leur vie elles-mêmes. Et les femmes assument
moins leur rôle de liant familial puisqu'elles n'acceptent plus de se sacrifier. Ces progrès permettent de mieux maîtriser les coups portés par le réel et d'épanouir les personnalités, quel que soit le sexe, mais la dilution des liens constitue l'effet secondaire de cette amélioration puisque chacun a moins besoin de l'autre pour survivre et se développer. Nos progrès techniques et culturels évitent un grand nombre de traumas réels mais, en cas de malheur, nous empêchent de maîtriser leurs conséquences psychiques en supprimant l'effet chaman.
Depuis 3 décennies, la transformation des liens du couple et des rôles parentaux a complètement changé la structure familiale dans laquelle se développent nos enfants. Leur monde sensoriel, les rythmes quotidiens, l'investissement parental ne sont plus les mêmes. Il y a 50 ans, une petite fille était mise au monde pour soutenir la vie familiale et un petit garçon était voué à devenir le "bâton de vieillesse" de ses parents dans une société dépourvue de caisses de retraite. Les bébés ne sont plus pensés ainsi, la filiation est métamorphosée. L'enfant ne descend plus de ses parents, c'est plutôt lui qui ordonne le foyer, rythme les journées, les sorties, les vacances et les déménagements. L'instabilité croissante des nouvelles structures familiales crée des systèmes à polyattachements qui parfois conviennent à l'enfant en lui permettant d'échapper à un parent tyrannique ou psychiquement altéré, mais qui peuvent aussi disposer autour de lui quelques adultes dont l'attachement fugace ne permet pas d'acquérir une affection sereine.
Boris Cyrulnik
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