Dans le contexte lointain de la Chine ancienne, s'il existe une multitude de techniques respiratoires, il n'y a en revanche qu'une seule manière de permettre au corps de profiter pleinement du Souffle universel, qui consiste à appliquer ce que l'on nomme la "respiration embryonnaire".
Dans un ouvrage remarquable et d'une grande érudition, Henri Maspero nous donne une définition à la fois synthétique et très claire de ce qu'est véritablement cette méthode respiratoire utilisée depuis fort longtemps par les maîtres chinois du taoïsme: Les gens ordinaires se contentent de respirer l'air extérieur: chez eux, il s'arrête au foie et aux reins et ne peut franchir l'Origine de la Barrière, gardée par les dieux de la rate.
Mais l'Adepte, après l'avoir inspiré, sait s'en nourrir, en le faisant passer par le conduit des aliments: c'est la Respiration Embryonnaire, ainsi nommée parce qu'elle tend à restituer la respiration de l'embryon dans le ventre de sa mère. L'important est d'apprendre à "retenir le souffle" longtemps afin d'avoir le plus de temps possible pour s'en nourrir (...).
La respiration Embryonnaire n'est souvent que le prélude à l'Emploi du Souffle. C'est-à-dire des divers procédés de circulation du souffle à travers le corps. L'avalement du souffle, en le faisant passer par l'oesophage au lieu de la trachée, lui permettait de franchir la porte de l'Origine de la Barrière, et d'arriver jusqu'au Champ du Cinabre inférieur et conduisait par le canal médullaire au cerveau, d'où il redescendait à la poitrine; ce n'est qu'après qu'il avait achevé ce parcours par les trois Champs du Cinabre qu'on l'expulsait tout doucement par la bouche. Ou bien encore, on le laissait voguer à travers le corps sans le conduire (procédé dit de la Fonte du Souffle). En cas de maladie,
on le conduisait à l'endroit malade afin de le guérir. Pour curieuses qu'elles puissent parfois nous apparaître en cette fin de XXè siècle, ces pratiques respiratoires n'en sont pas moins le résultat de travaux et de recherches qui ont imprégné une civilisation durant des millénaires. Il ne faut pas oublier, en effet, l'analogie criante d'évidence qui, pour les sages de la Chine ancienne, existe entre l'homme et le monde: (...) la tête de l'homme est ronde comme le ciel, ses pieds sont rectangulaires comme la terre; ses Cinq Viscères correspondent aux Cinq éléments, ses 24 vertèbres aux 24 demi-mois solaires de l'année, et les 12 anneaux de la trachée artère aux 12 mois lunaires; ses 365 os aux 365 jours de l'année: ses veines et le sang qu'elles contiennent aux fleuves et aux rivières, etc... En réalité, l'univers est un corps immense (...)
On ne peut véritablement saisir le sens profond des méthodes respiratoires liées au K'i si on ne garde en mémoire, en permanence, ce lien étroit qui, depuis l'aube des temps pour les anciens maîtres chinois, unit l'homme et l'univers. C'est d'un rapport toujours existant, sans cesse réaffirmé, dont il est question. Chaque détail, chaque technique, chaque exercice y ramène constamment, comme pour souligner à tout instant l'unicité du monde et des multiples éléments qui le composent.
Vu sous cet angle, le monde doit être condidéré comme "un être vivant qui respire", avec cette alternance dans la journée de deux parties essentielles: celle où le monde inspire, qui est le temps de Shengqi ("souffle vivant"), qui va de minuit à midi: et celle où le monde expire, le temps de Siqi ("souffle mort"), qui s'étend de midi à minuit. Bien entendu, l'adepte taoïste ne peut s'adonner aux exercices respiratoires que lors de Shengqi, lorsque le souffle est vivant et vivifiant. C'est par Neiguan ("Vision intérieure") que le pratiquant conduit le souffle là où il faut dans son corps. Par sa concentration et la force de sa pensée, il peut littéralement "voir" à l'intérieur de son corps, guidant ainsi le souffle et le suivant dans toutes les parties de son organisme, depuis la plus grosse artère jusqu'au plus petit capillaire, pénétrant chaque organe et même chacune des cellules. La différence majeure entre la respiration normale et la respiration embryonnaire réside dans le fait qu'outre l'entrée et la sortie de souffle qui s'effectuent quasiment de la même manière -quand bien même on peut choisir d'inspirer et d'expirer par le nez ou la bouche selon les exercices, dans les pratiques taoïstes, on fait faire volontairement au souffle un trajet particulier.
De plus, on apprend également Biqi ("tenir le souffle enfermé"), qui consiste à garder en soi le souffle inspiré le plus longtemps possible pour se nourrir et s'imprégner durablement de ses valeurs universelles et cosmiques. C'est ainsi que progressivement, au prix d'un entraînement régulier et d'une pratique qui doit être journalière, on apprend d'abord à retenir le souffle le temps de 3, 5, 7, 9 respirations; quand on arrive à 12, c'est une "petite série" xiaotong. Le temps de 120 respirations constitue une "grande série" datong:
l'étudiant commence dès ce moment à pouvoir se soigner et guérir ses maladies par la respiration. La plupart des auteurs conseillent d'augmenter chaque jour jusqu'à 200 respirations au moins. Mais ce nombre était loin d'être l'achèvement final: ce n'est que quand on arrivait à 1000 qu'on approchait de l'immortalité. Ainsi, dans l'absolu, celui qui parvenait à pratiquer parfaitement la respiration embryonnaire n'avait plus besoin d'ingérer des aliments vulgaires et pouvait se contenter de "se nourrir de Souffle*" atteignant enfin l'idéal selon le Tao. * Le souffle retenu ne doit jamais entrer dans la bouche, porte de sortie, et, pour l'éviter, on la remplit de Bouillon de Jade jujiang, c'est-à-dire de salive. De temps en temps, on fait remonter une "bouchée" de souffle jusque dans l'arrière-gorge pour l'avaler: on doit réussir à le faire passer du canal de la respiration dans celui des aliments solides en le laissant dans l'arrière-gorge, sans le laisser pénétrer dans la bouche, car l'air qui est entré dans la bouche n'est plus bon qu'à être expulsé. On avale cette bouchée de souffle "comme si on avalait une grosse gorgée d'eau": on l'envoie dans l'oesophage par un effort de déglutition en l'accompagnant de salive: elle descend par la voie des aliments solides et non par les voies respiratoires, et sert à la nourriture, non à la respiration.
Un "repas de vide" se compose de quelques "bouchées" de souffle, jusqu'à rassasiement, sans nombre fixe; pour qui sait s'y prendre, le canal des aliments solides est rempli comme avec des aliments et il n'y a pas de vide (...). La Nourriture de Souffle devait arriver à remplacer la nourriture vulgaire: l'idéal serait de cesser de manger pour ne se nourrir que de souffle.