L'être humain est mon bien-aimé et je suis sa bien-aimée. Je le désire ardemment et il m'aime passionnément. Hélas! je partage son amour avec une rivale qui me rend malheureuse et qui le torture. C'est une coépouse tyrannique qui se nomme la Matière. Elle nous poursuit où que nous allions et tente de nous désunir en nous censurant.
Je cherche mon bien-aimé dans la campagne, sous les arbres et sur les berges des lacs, sans toutefois le trouver. Car la Matière l'a séduit et l'a entraîné vers la ville, vers la société où se trouvent la corruption et le malheur.
Je cherche dans les lieux du savoir et les temples de la sagesse, sans toutefois le trouver. Car la Matière, celle-là même qui s'habille de terre, l'a conduit vers les fortins de l'égoïsme où réside l'affairement.
Je le cherche dans le champ du contentement, sans toutefois le trouver.
Car mon ennemie l'a enchaîné dans les cavernes de la convoitise et la gloutonnerie.
Je l'appelle à l'aube lorsque le levant sourit, mais il ne m'entend pas.
Car le sommeil a alourdi ses yeux. Je badine avec lui le soir lorsque la quiétude règne et que les fleurs s'endorment, mais il n'a cure de moi. Car il a l'esprit préoccupé de savoir ce que demain va lui rapporter.
Mon bien-aimé m'aime et me recherche dans ses actes, mais ce n'est que dans ceux de Dieu qu'il me trouvera. Il brûle de s'unir à moi dans le palais superbe qu'il a bâti sur les crânes des pauvres et entre l'or et l'argent. Mais je ne lui accorderai cette rencontre que dans la demeure de la simplicité, construite par les dieux sur la rive du ruisseau de la tendresse. Il désire m'embrasser devant les tyrans et les criminels, mais je ne lui permettrai de baiser mes lèvres que dans la solitude parmi les fleurs de la pureté. Il veut faire intervenir la ruse entre nous, mais je veux que rien n'intervienne entre nous sans passer par le veau et le désintéressement.
Mon bien-aimé a appris de mon ennemie, la Matière, à hurler et à faire du tapage. Je lui enseignerai à verser de l'oeil de son âme une larme d'apitoiement et à pousser un soupir de contentement. Mon bien-aimé est à moi et je suis à lui.