Pourquoi dit-on que l'animisme est la religion des primitifs?

Ce qui est partiellement juste d'ailleurs, mais surtout mal exprimé. L'animisme fut bien la religion des sociétés premières (plutôt que primitives). Mais il existe un socle animiste dans toutes les religions actuelles -y compris le christianisme; et l'homme moderne, devant les menaces écologiques, opère un retour à la sacralisation de la
nature, principe essentiel de l'animisme, religion plus géographique qu'historique. Au début du XVIIIème siècle, un médecin allemand, Georg Ernst Stahl (160-1734), développa la théorie de l'animisme qui faisait de l'âme à la fois le principe de la pensée et l'origine de la vie organique.
Rapidement ce terme quitta le domaine de la médecine (devenue plus expérimentale et moins idéaliste) pour celui des religions: l'animisme désigna une théorie de l'ethnologue anglais Edward Burnett Tylor (1832-1917) pour qui l'homme "primitif" faisait l'expérience de l'âme à travers ses rêves et ses rêveries. Ils révèlent à l'homme un
autre lui-même, son double, plus ou moins inconscient, qui lui survivrait en se séparant du corps et viendrait repeupler la terre d'esprits. L'animisme désigna enfin, vers 1880, une croyance en des esprits animant les forces de
la nature, notamment les astres, les arbres, la terre ou les animaux, tout ce qui vit, croît, se meut ou semble se mouvoir (le soleil): l'animisme exalte ce qui est animé.
Le concept d'animisme est donc à géométrie variable et on peut l'appliquer à de nombreuses religions antiques qui vénéraient le soleil ou la lune personnalisés, les planètes, le tonnerre ou l'océan. Nos jours de la semaine en gardent la trace avec les lundi (jour de la lune), mardi (Mars), mercredi (Mercure), vendredi
(Vénus), les
mots anglais Saturday (Saturne) et Sunday (jour du soleil).
Les Grecs vénéraient la Terre-Mère (Gaïa) comme les Indiens d'Amérique, lesquels voyaient des grands esprits dans les séquoïas géants et faisaient des prières à la racine de tournesol. Et comme le shintoïsme voit encore dans l'empereur nippon un descendant de la
déesse du soleil Amaterasu, l'animisme n'a jamais totalement quitté le paysage des religions actuelles: certains de ces "primitifs" sont nos contemporains, dans les tribus de Papouasie comme dans le très moderne Japon.
Amaterasu sortant de la caverne par
Utagawa Kunisada
L'animisme a reculé devant la foi monothéiste en un Dieu créateur, extérieur et supérieur aux forces de la nature. Cette foi s'exprime dans les premiers versets du livre de la Genèse: "Au commencement, Dieu dit: que la lumière soit."
La lumière est de création divine mais elle n'est pas divine. Quand l'office de la nuit pascale évoque la Sainte Lumière, il s'agit d'un éclairage spirituel et non de radiations physiques. Quand Jésus est dit "Soleil de Justice" et Marie "Etoile du matin", ces métaphores ne font pas de la Mère et du Fils des matières sidérales.
Le christianisme a plutôt inversé la valeur de l'animisme en faisant de
l'animal un être diabolique plus souvent que divin. Il n'est pas le support d'un dieu comme dans l'hindouisme (l'oiseau Garuda est l'animal support du dieu Vishnu et chaque divinité a sa monture animale) mais peut être le suppôt du diable. Jésus libère un possédé en envoyant ses démons dans des
porcs (Matthieu 8,28-34) et les juges ecclésiastiques du Moyen Age excommuniaient les charançons ou maudissaient les scarabées.
Fléau de Dieu (pour punir les pécheurs) ou arme de Satan (pour tourmenter les vertueux), l'esprit animal a un pouvoir malfaisant.
Il n'est bienfaisant que docile, incarné dans les brebis dont Jésus est le Bon Berger (Jean 10,11). Le naturalisme de la fin du XVIIIè siècle et le romantisme du XIXè siècle inaugurèrent le règne de la bonne nature source d'inspiration et de communion qui fonde un panthéisme, version déiste de l'animisme: le divin est partout, non plus localisé dans certains êtres animés mais présent dans chaque parcelle du monde, y compris les natures mortes. C'est en ce sens qu'on peut comprendre les célèbres vers de Lamartine ("Milly"):
"Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer?"
La révolution industrielle et l'urbanisation massive ont transformé la nature en poubelle et rendu inertes des espaces vivants, objets du plaisir égoïste de l'homme insouciant: par ses pesticides, il a "défloré" des champs, pollué des sources et la jouissance sadique de cet activisme forcené peut apparaître comme une interprétation sauvage de l'ordre donné par Dieu à Adam et Eve: "remplissez la terre et dominez-la" (Genèse 1, 28).
En réaction, le mouvement écologiste sacralise la nature et l'on appelle souvent "sanctuaires" les parcs nationaux. Nombre de ceux-ci, en Europe (Mercantour) ou aux Etats-Unis (Yellowstone, Yosémite),sont d'ailleurs d'anciens espaces cultuels des religions animistes. La pollution (dont le sens premier est l'émission de sperme) devient sacrilège et la cause animale sacrée: Luc Ferry a montré (dans Le Nouvel Ordre écologique) comment progressait "l'idée d'un droi
t des êtres de la nature". Si l'arbre abattu ou la bête pourchassée devient sujet de droit, c'est qu'on lui prête un rôle vital, une valeur essentielle. Il n'est plus, ou pas seulement, comme dans l'hindouisme, l'hôte temporaire d'une âme errante. Il est surtout la chair souffrante d'un être sensible à laquelle tout religieux (comme dans le bouddhisme) doit aide et
protection, amour et compassion.
Lorsqu'en Chine, le meurtrier d'un panda géant encourt la peine capitale, l'animal devient juridiquement l'égal de l'homme. Qu'un régime théoriquement athée emploie ces moyens extrêmes montre combien la survie d'une espèce rare transcende les clivages philosophiques.
Quand les éléphants thaïlandais, naguère exterminés, obtiennent un statut de travailleur protégé et la retraite à soixante ans, on ne peut plus se moquer des Hébreux adorant le veau d'or ou des hindous vénérant la vache sacrée. La protection de l'environnement devient une tâche elle-même "sacrée" et les espèces "inférieures", qu'elles aient ou non une "âme", doivent être préservées avant que nature meure.