Quand une femme met au monde un enfant, "la folie amoureuse des cent premiers jours" dont parle Winnicott constitue un moment de capture réciproque où chacun "apprend l'autre" très vite, tant il y est sensible. Dès cet instant, le système familial
empêche la mise en prison affective grâce à la présence d'un tiers, le père ou la grand-mère. Plus tard interviendront la crèche, l'école et le quartier puis, à l'adolescence, l'université ou le travail. Une mère dite "seule" peut ne pas être isolée si, autour d'elle, son existence a disposé un autre homme, une grand-mère, des amis et des institutions. Une telle mère seule ne se met pas en prison avec son enfant et ce foyer monoparental n'est pas toxique. A l'inverse un couple parental peut constituer un foyer clos, sans rituels, sans invitations amicales, sans aventure sociale, comme on le voit de plus en plus souvent entre chômage et multiples déménagements -pour cause professionnelle par ex, qui dispersent les familles de leurs proches.
Tous les adolescents maltraiteurs n'ont pas eu l'occasion d'expérimenter cet effet séparateur. Arrivés à l'âge de l'appétence sexuelle, ils vivent dans un monde curieusement sturcturé où ils ont à faire un choix insupportable, entre un milieu familial qui les protège jusqu'à la nausée et une aventure sociale qui les effraie jusqu'à la paralysie anxieuse. Contrairement au stéréotype culturel qui récite qu'un enfant maltraité deviendra un parent maltraitant, un grand nombre de ces parents beaucoup
trop permissifs et regorgeant d'amour ont été eux-mêmes des enfants maltraités (58%). Un tel couple parental, en surinvestissant l'enfant à cause de sa propre histoire douloureuse, a construit, sans le vouloir, une prison affective! Le surgissement du désir sexuel oblige les jeunes à quitter leurs parents sous peine d'éprouver des angoisses terrifiantes. Mais quand, autour des mères, la culture a disposé un père, une famille, un quartier et une société pour éloigner le jeune en l'invitant à
poursuivre son développement et à tenter une aventure au-dehors de sa famille d'origine, la prison affective n'a jamais eu la possibilité de se construire. Ainsi séparé et individualisé, l'adolescent peut continuer à aimer sa mère tranquillement, d'un attachement sain, tout en apprenant à aimer une autre femme d'une autre manière. Même cheminement pour l'adolescente qui, grâce à ce processus d'éloignement, de séparation-individualisation, n'aura pas la possibilité de penser que son père la désire ou que sa mère l'empêche d'aimer quelqu'un d'autre.
Quand l'histoire des parents ou le contexte social les mène à constuire un champ clos affectif, c'est sur la haine que repose l'effet séparateur. Parfois la mère est héroïque et le père sacrifié. Ce mécanisme de capture affective empêche tout dégagement et fabrique un cocon exaspérant, entouré d'un contexte social menaçant. Dans une telle situation, l'adolescent se réfugie dans l'étouffoir familial parce que l'alentour social est menaçant ou désert. Gavé dans sa carence dorée, il ne peut pas éprouver le manque et le remplir de rêves, d'aspirations et de désirs. Ce genre de réel assassine l'espoir. Le plaisir de vivre et le courage de se bagarrer n'ont plus aucun intérêt. Alors, quand le jeune arrive à l'âge du sexe, englué dans son passé et sans rêves d'avenir, les parents deviennent des désenchanteurs: "Vous ne m'avez pas armé pour la vie, vous avez fait de moi un assisté", reproche-t-il à ceux qui lui ont tant donné. Le nourrisson géant, mis au monde par notre culture technique et l'idolâtrie de l'enfance, devient tyran domestique et soumis social. La gentillesse morbide de ses parents a eu l'effet d'une relation d'emprise et cette manière d'aimer a provoqué en lui un contresens affectif: "Mes parents m'angoissent en me donnant tout. Eux seuls savent vivre. Moi je ne sais que recevoir."
Le désir de la mère d'être irréprochable fait naître en sa fille la haine, après l'idylle des premières années, où l'enfant attend tout de sa mère, tout d'un coup quand la mère pose des questions ou insiste sur des pans de la vie sexuelle qui s'esquisse, là naît une opposition sévère. C'est une intrusion. L'enfant se sent étouffé, angoisse, c'est un enfer amoureux. Souvent le comportement envahissant des parents est la conséquence de leur propre histoire. Et en voulant protéger leurs enfants, ils leur cachent cette histoire. C'est une erreur, les enfants auraient besoin de ce repère, ils comprendraient et auraient davantage de compassion pour cet étouffement involontaire...
Comme dans le théâtre classique, la comédie de la prison affective se joue en trois actes. Après l'idylle de l'acte I qui provoque une guimauve identitaire,
l'enfer amoureux de l'acte II met en scène la tentative violente et désespérée de l'autonomie. L'amère liberté se joue à
l'acte III, quand la mère se rend compte par exemple que son enfant peut la frapper
ou que tout l'argent qu'elle a économisé pour lui, elle peut aussi bien le dépenser pour elle, il n'a pas de projet et ne veut pas suivre ceux qu'elle propose
...qu'elle a refusé une promotion pour ne pas quitter la ville et éloigner son enfant de son entourage social alors que celui-ci finalement s'en moque et change d'amis comme de chaussettes...Là, elle se sent libre et terriblement triste. d'après B. Cyrulnik