Il était une fois... un jeune homme seul. Il vivait dans une pauvre cabane, sans amis ni parentèle. Un matin d'hiver, il observait les stalactites qui se formaient au bord du toit, gouttes de cristal étincelant dans le soleil. Il s'écria:
"J'aimerais que ce ciel m'envoie une épouse, qui eût la blancheur irisée, la merveilleuse beauté de la glace!"
Ce soir-là, il s'apprêtait à se coucher quand l'on frappa à la porte:
"Qui est là?
- Je suis la jeune fille que vous avez réclamée ce matin au ciel. Je viens m'offrir à vous, comme épouse."
Le jeune homme, intrigué, ouvrit aussitôt. Sur le seuil se tenait une jeune femme très belle, ses mains étaient d'opaline, ses joues nacrées scintillaient sous la lune.
"Entrez!" fit-il, séduit.
Quand la jeune femme fut installée dans la cuisine, il l'interrogea:
"Etes-vous bien décidée à m'épouser? Je suis pauvre, je loue mes services à qui veut bien m'employer. Je suis un mauvais parti, et vous êtes si belle!"
Elle répondit qu'elle savait tout cela, et que, s'il voulait bien l'accepter, elle resterait dans sa maison.

Ils se marièrent, et vécurent toute une année dans une harmonie parfaite. Un jour, l'un de leurs voisins, qui était un homme serviable et courtois, les invita à une fête d'anniversaire; il leur proposa d'utiliser à cette occasion le bain chaud qu'il venait de faire installer chez lui et dont il était très fier. La femme refusa, prétextant qu'elle craignait l'eau chaude par-dessus tout.
Mais le jeune mari insista: "Nous ne pouvons offenser notre hôte, un voisin si aimable!" Elle céda. Le soir du bain, le mari, ne la voyant pas revenir, s'inquiéta. Il alla la chercher. A sa place, il ne trouva que deux rubans bleus et un peigne d'écaille, qui flottaient sur l'eau. La femme de glace avait fondu. Ainsi a-t-il été rapporté.
Conte zen
Le bouddhisme zen nous propose souvent des contes énigmatiques. Ici la morale qui paraît évidente est que le jeune mari, par ignorance ou sottise, envoie son épouse à une mort certaine. Il faut donc réfléchir avant d'agir. Mais cette lecture seule serait inexacte. "Ce qui est" est. Le mari, en refusant la réalité, en niant les faits (son épouse est une femme de glace), s'interdit symboliquement l'accès à la voie de libération, celle du
"noble sentier octuple": - la vue juste,
- la pensée juste,
- la parole juste,
- l'action juste,
- la subsistance juste,
- l'effort juste,
- l'attention juste,
- la concentration juste.
Chacun de nos instants, s'il est juste,
est une goutte d'éternité.
H. Brunel