Une idée fausse veut que l'on dise
que l'Islam n'a pas de clergé
C'est partiellement vrai pour les sunnites et totalement faux pour les chiites. L'islam majoritaire, celui de la sunna (tradition), est dirigé non par des clercs consacrés mais par des chefs de prière désignés. Mais ces imams jouent, dans l'islam de la "scission", le chiisme, un rôle essentiel. L'islam est donc à la fois une religion peu et très cléricale.
L'islam s'est construit "en réaction" contre le polythéisme, le christianisme, le judaïsme et, donc, contre leur clergé. Il a refusé les prêtres car ils sacrifiaient aux "idoles": l'islam est une religion sans sacrifices, celui du mouton étant une simple commémoration du geste d'Abraham sur le bélier, dépourvue de valeur magique. Il n'a pas voulu d'évêques enfermés dans leurs querelles "byzantines": l'islam est une religion sans autorité dogmatique, pape infaillible ou concile oecuménique. Mais l'islam a préféré avoir recours à des oulémas, savants en sciences religieuses interprétant la charia (loi musulmane) et assez proches, par leurs fonctions, des rabbins juifs, ces maîtres de l'exégèse et docteurs de la Loi. L'islam et le judaïsme, religions fondées sur la stricte observance d'un droit largement écrit, ont leurs clercs au sens où l'on parle de clercs de notaire, c'est-à-dire de personnes veillant avec minutie au respect des écritures.
La notion de clergé est difficile à définir. Au Moyen Age, un clerc était un lettré car les hommes d'Eglise demeuraient souvent les seuls à savoir lire. En ce sens, les écoles coraniques (comme les écoles rabbiniques) sont des pépinières de "clercs". Mais au sens grec du terme, le clerc (klèros) était désigné par le sort pour exercer une fonction religieuse: c'est selon cette procédure que fut choisi le "clerc" Matthias pour remplacer Judas parmi les douze apôtres (Acte des apôtres 1,26). L'islam interdisant les jeux de hasard, ce tirage au sort (la plus vieille méthode de désignation de chefs dans une démocratie) ne pouvait être pratiquée.
Les chefs de la prière sont donc nommés selon leur mérite parmi les hommes pieux ayant une bonne connaissance du Coran. Ils sont dits imams (ceux qui se "placent devant") exactement comme un président est celui qui "siège devant' (praesidet). Même si la fonction d'imam n'est pas une profession (il n'y a pas de voeux perpétuels ni de nomination à vie), elle constitue un service bien identifié: l'imam de la mosquée est, comme le curé du village, une personnalité respectée et son sermon du vendredi, comme nos prêches d'autrefois, reste fort écouté. Il a souvent des implications politiques car l'application de la loi musulmane ne permet pas toujours de séparer le spirituel du temporel.
L'influence de l'imam s'apparente, dans ce cas, à un pouvoir clérical. Il peut même engendrer une théocratie comme le montre l'exemple iranien qui combine révolution islamique et cléricalisme chiite. Le chiisme est d'ailleurs souvent appelé "imamisme" car il insiste sur les pouvoirs surnaturels des imams:
- 5 (pour les zaydites du Yémen),
- 7 (pour les septimains ou ismaéliens, tels les disciples de l'Aga Khan)
- ou 12 (duodécimains, majoritaires dans le chiisme irakien, iranien et pakistanais).
Ces imams, historiques ou légendaires, sont des intercesseurs entre les hommes et Dieu (comme les saints catholiques) et des guides infaillibles (comme le pape) pour les fidèles.
Leurs lointains successeurs actuels gardent un grand pouvoir théologique et politique: la Constitution iranienne donne officiellement un rôle privilégié aux religieux, qu'il s'agisse du chef de l'Etat (Guide Suprême) ou des membres d'organismes théocratiques (Conseil des gardiens, Assemblée des experts). La hiérarchie ecclésiastique est aussi complexe que celle du catholicisme: elle comprend les divers degrés de "maîtres" (mollahs), tels que rowzékhans (clercs de base); waezs (prédicateurs), pichnamâzs (dirigeants de la prière), hodjatoleslams (ceux qui prouvent l'islam) ainsi que les grades prestigieux des mujtahids (sources d'inspiration spirituelle) dont celui d'ayatollah (signe de Dieu).
Le cléricalisme est ici poussé à son comble car le chiisme (peut-être influencé par les mages zoroastriens) admet que des religieux aient des pouvoirs surnaturels: les mujtahids sont en relation avec l'Imam caché qui reviendra à la fin des temps comme les mystiques chrétiens sont en rapport direct avec Jésus-Christ. Inversement, le sunnisme limite les facultés d'interprétation du Coran par les religieux: l'imam sunnite jouit d'un savoir respectable mais n'a ni don particulier ni autorité de droit divin quelle que soit son influence morale. Dans le rôle plus ou moins charismatique confié aux clercs, le chiisme s'opose au sunnisme comme le catholicisme au protestantisme (le primat de l'Ecriture réduit le rôle des ecclésiastiques): chiisme et catholicisme accordent un rôle considérable et des pouvoirs surnaturels à leur clergé alors que sunnisme et protestantisme font de leurs ministres du culte des serviteurs de l'Ecriture.

Odon Vallet
proposé par mamadomi
article philo n°150