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L'athéisme est-il un phénomène contemporain?
C'est une idée fausse qu'un adjectif peut rendre vraie: l'athéisme date d'au 2500 ans, mais l'athéisme militant, principalement marxiste, n'a qu'un siècle et demi. Le "parti des sans-Dieu" a pris le pouvoir dans la Russie de 1917 mais la négation de l'existence de Dieu (athéisme) était déjà présente dans la Grèce ou l'Inde du Ier millénaire avant J.-C.
Au temps du Bouddha (que l'on a tendance à dire agnostique -mais pas athée), l'Inde avait ses matérialistes qui, avec leur maître à penser, Ajita Keshakambala, niaient l'idée d'une réincarnation en fonction des mérites: ces "épicuriens" se contentaient de goûter des plaisirs modérés. Les sceptiques, disciples de Sanhaya Belatthaputta, estimaient impossible (comme leurs homologues de Grèce) toute certitude sur un au-delà.
A la même époque (VIè et Vè siècle avant J.-C.), Démocrite et les atomistes ne discernaient dans l'univers qu'un ensemble de particules "insécables" (c'est le sens du mot atome), un mouvement de matière dans le vide. Karl Marx, consacrant sa dissertation de doctorat à la "Différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Epicure" (1841); voyait dans ces philosophes antiques les précurseurs du matérialisme moderne.
Les Hébreux avaient aussi leurs athées. "Il n'y a pas de dieu", disaient les hommes "suffisants" ou "fous" (Psaumes 10, 4 et 14, 1). Mais peut-être ces athées étaient-ils seulement les fidèles d'une idole car ils "prêtent serment sur des non-dieux" (Jérémie 5, 7) et renient le dieu d'Israël.
Le problème de l'existence de dieu est lié, dans le monde antique ou moderne, à la récompense du bien et à la punition du mal. A partir de l'époque (VIè siècle avant J.-C.) où se répand, en Inde comme au Proche-Orient, la croyance en une vie future, meilleure pour les justes et moins bonne pour les méchants, les injustices de ce monde n'entraînent plus automatiquement l'incrédulité.
Mais nombreux demeurent ceux qui souhaitent encore une rétribution sur terre. Comme les sages de la Bible, Job et Qohélet, ils mêlent le doute à la foi et voient dans le triomphe du mal la vanité du monde et la vacuité du bien. Entre espérance et désillusion, ces hommes lucides sont tour à tour croyants et athées.
Le Coran relie également l'existence de Dieu à la récompense des croyants: "Il n'y a pas de doute là-dessus mais la plupart ne le savent pas...Ils disent: il
n'y a pas d'autre vie que la vie actuelle" (sourate 45,24). Ces non-croyants peuvent être des "idolâtres"( ils sont alors plus hétérodoxes qu'athées) mais aussi des musulmans sceptiques voire impies, hypocrites (mounafiqoûn). Au XIIè siècle, le poète iranien Omar Khayyâm écrit: "Sur l'échiquier de l'existence, nous sommes voués à nos jeux pour tomber, eux finis, dans le néant d'un coffre."
Entre amours interdites et alcool prohibé, nombre de poètes arabes ou persans mêlent incroyance et libertinage.
Ce mélange est aussi dénoncé dans la France de Louis XIV par de nombreux prédicateurs et, notamment, par Bossuet: "Il y a un athéisme caché dans tous les coeurs qui se répand dans toutes les actions" (Pensées détachées). "Les athées et les libertins...disent ouvertement que les choses vont au hasard et à l'aventure sans ordre, sans gouvernement, sans conduite supérieure."
Mais parler ouvertement peut conduire à la mort: le Chevalier de La Barre, âgé de 19ans, est décapité à Paris en 1766, pour ne s'être pas découvert au passage d'une procession et avoir mutilé un crucifix. La peur du martyre freine les athées, probablement plus nombreux que les rares "esprits forts" qui confessent alors leur incroyance.
Le XIXè siècle voit la naissance d'un athéisme moins centré sur la morale que sur le social. Il se résume dans la formule du socialiste Blanqui: "Ni Dieu ni maître." Il triomphera dans la révolution communiste russe (1917) et chinoise (1949). En quelques années, églises orthodoxes et pagodes bouddhistes fermeront, popes et moines seront poursuivis et la religion sera presque exterminée de deux des plus grands pays de la planète. L'athéisme officiel des temps modernes, à la différence de l'athéisme personnel des époques antérieures, touche les foules "superstitieuses" devenues
masses laborieuses. Elles sont entraînées à devenir les ennemies des religieux oisifs, immoraux parce que asociaux.
Quant au libertinage d'antan, on le taxe moins d'athéisme que d'hédonisme, la société permissive engendrant une "perte des repères" qui n'est pas un refus du divin. Elle suscite même une nostalgie de l'idéal athée et de sa morale laïque. Comme s'il y avait chez tout athée un croyant tapi et chez tout croyant un incrédule masqué.
Ainsi peuvent agir dans un même combat "celui qui croyait au ciel, celui qui n'y a croyait pas", (Aragon) car les roses de Noël "vous ont rendu hommes de peu de foi le grand amour qui vaut qu'on meure et vive".
par Odon Vallet
proposé par mamadomi