Je me suis lassé des paroles et des parleurs.
Mon âme est fatiguée des paroles et des parleurs.
Mon esprit s'est égaré entre paroles et parleurs.
Je me réveille le matin et trouve les paroles à côté de mon lit, dans le courrier et la presse. Elles me regardent avec des yeux rusés, malicieux et hypocrites.
Je quitte mon lit et m'assieds près de la fenêtre avec une tasse de café pour ôter le voile du sommeil qui couvre mes yeux. Les paroles me suivent et se dressent devant moi, dansantes, chahutant et faisant la fête. Puis elles tendent leurs mains en même temps que moi. Si je prends une cigarette, elles la partagent avec moi, et si je l'écrase, elles l'écrasent avec moi. Je me lève pour aller travailler, les paroles me talonnent, marmonnant dans mes oreilles, bougonnant autour de ma tête et brimbalant dans les cellules de mon cerveau. Je tente de les chasser, mais elles rient puis recommencent à marmonner, à bougonner et à brimbaler. Je sors dans la rue et je vois les paroles debout à la porte de chaque échoppe et s'étalant sur les murs de chaque maison. Je les vois sur les visages des gens alors qu'ils ne disent mot et dans leurs faits et gestes alors qu'ils n'en savent rien. Si je suis en présence d'un ami, elles nous tiennent compagnie. Si je croise un ennemi, elles se gonflent et se dilatent, puis se fractionnent et se transforment en une armée innombrable qui se déploie depuis le levant jusqu'au couchant. Et si je prends la fuite, leurs échos continuent de refluer en trépignant dans mes entrailles comme un repas difficile à digérer. Je vais dans les tribunaux, les instituts ou les écoles et j'y trouve les paroles, le père des paroles ainsi que ses frères, habillés de mensonges, coiffés et chaussés de ruses. Puis je vais dans des usines, dans des bureaux privés ou dans des services publics et je trouve les paroles qui remuent la langue entre leurs lèvres charnues alors qu'elles sont entourées de leur mère, de leurs tantes et de leurs grands-mères qui leur sourient et se moquent de moi. Si j'ai encore la force et la patience, je vais visiter des temples et des sanctuaires. J'y trouve les paroles couronnées sur leur trône, tenant à la main un sceptre fait avec tant de raffinement. Quand je rentre le soir, je trouve les paroles que j'ai entendues dans la journée pendues au plafond de ma chambre, comme des serpents, ou cachées dans les recoins, telles des araignées.
Les paroles sont dans l'espace et au-delà, sur la terre et en deçà. Les paroles sont sur les ailes de l'éther, dans les vagues de la mer, dans les forêts, dans les cavernes et par-dessus les sommets. Les paroles sont partout. Où irait-il, celui qui recherche le calme et la sérénité?
Y aurait-il en ce monde une comunauté de muets que je puisse rejoindre?
Puisse Dieu me prendre en pitié et m'accorder le don de la surdité afin que je puisse vivre heureux dans le paradis du silence éternel! N'y aurait-il pas sur la face de la terre un coin dépourvu de bavardage et de babillage où les paroles ne sont ni à vendre, ni à acheter, ni à échanger? Ah, s'il y avait parmi les habitants sur terre un seul qui n'adore parler! Une seule créature dont la bouche ne soit pas une caverne pour les voleurs de mots!
Si ceux qui parlent formaient une seule catégorie, nous aurions pu nous en accommoder en nous armant de patience, mais ils se partagent en d'innombrables catégories. Il y a les "grenouillards" qui passent leur journée dans les eaux des marécages et, à la tombée de la nuit, s'approchent des berges pour lever leur tête au-dessus de la surface de l'eau et emplir la poitrine de la nuit d'un coassement hideux qui agace les oreilles et les esprits. Il y a les "moustiquards", eux aussi générés par les marécages, qui tournent autour de vos oreilles avec un bourdonnement futile, strident et diabolique, suscitant l'exaspération et la haine. Il y a les "broyards", une catégorie bizarre. Dans chacun de ses individus il est une pierre que l'on fait tourner avec de l'alcool et qui produit un bruit bien plus infernal que celui de la pierre de meule. Il ya les "beuglards" qui gavent leurs panses d'herbe puis se tiennent debout aux détours des rues et de ruelles et emplissent l'air d'un beuglement bien plus rude que celui du buffle.
Il ya les "ululards" qui passent des heures au milieu des tombes de la vie, rompant la quiétude de la nuit de cris excédant de loin celui des hiboux. Il y a les "sciards" qui ne voient dans la vie que ce qui est en bois et passent leurs journées à les découper et à les ordonner, produisant un bruit excédant de loin celui de la scie. Il y a les "tambourinards" qui se frappent eux-memes avec des marteaux énormes et font sortir de leurs bouches creuses un roulement excédant de loin celui du tambour. Il ya les "mâchouillards" qui n'ont rien à faire sinon s'asseoir là où ils trouvent un siège et mâchent leurs mots sans les prononcer.
Il y a les "goguenards" qui disent du mal des gens, disent du mal entre eux et du mal d'eux-mêmes sans faire attention, mais ils prétendent que c'est de la plaisanterie. Or le plaisant relève du sérieux mais ils n'en savent rien. Il y a les "métiers à tisser" qui tissent le vent avec du vent et restent sans chemise ni pantalon. Il y a les "étourneaux" dont le poète a dit: "Lorsque l'un d'eux commence à voler haut il s'imagine qu'il est devenu faucon." Il y a les "cloches" qui appellent les gens à se rendre aux temples sans qu'eux-mêmes y rentrent. Il existe d'autres catégories de parleurs, qui sont innombrables et indescriptibles, dont la plus étrange, à mes yeux, est celle, dormante, qui emplit l'espace de ronflements sans qu'elle-même le sache.
A présent, ayant exposé quelque peu mon dégoût des paroles et des parleurs, je me vois comme un médecin malade ou un criminel qui sermonne d'autres criminels. J'ai satirisé les paroles alors que j'en ai fait usage et j'ai vu un mauvais augure dans les parleurs alors
que j'en fais partie. Puisse Dieu me pardonner juste avant qu'Il ne m'accorde la miséricorde et qu'Il m'emporte dans la forêt de la pensée, de la tendresse et de la vérité où il n'est ni paroles ni parleurs! Khalil Gibran Les Tempêtes.
proposé par mamadomi
rééd° du 25 10 08